Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/04/2018

1 avril 2018

Passage du canal de Panama

Samedi 31 mars 2018. La pression monte. Notre agent nous a annoncé notre passage pour demain 1er avril. Nous avons choisi Eric Galvès. Espérons qu’il ne nous fasse pas le coup du poisson ! Nous ne serions pas les premiers devant nous adapter à un changement de dernière minute…
La semaine passée, nous l’avons consacrée à une minutieuse préparation du bateau. Niveau d’huile moteur. Check. Feux de navigation. Check. Feux de hune. Check. Aussières d’appoint avec un oeil dûment épissé à la bonne longueur. Check. Corne de brume. Check… Nous allons recevoir trois « handliners »  et un « advisor » à bord. Il faut les nourrir et prévoir deux journées à bord soit trois repas pour 7 personnes + petits en-cas. Cela prend de la place dans le frigo d’autant que certains « advisors » sont difficiles (ceci pour les bruits de ponton dont Marjo et moi ne sommes pas trop friands…). Nous savons par expérience que lorsqu’on les accueille avec courtoisie, les gens ainsi reçus vous rendent votre courtoisie pour le plus grand plaisir de tout le groupe créant ainsi les meilleures conditions possible pour le « travailler ensemble » dans une bonne ambiance). C’est ce qui s’est passé. DSC00317.JPG
L’agent venu prendre toutes informations nécessaires au travail administratif qu’il comprend dans son tarif d’accompagnement au passage, nous informe de manière très pédagogique de la manière dont il va l’organiser. Il parle un bon anglais et Marjo, une fois la glace rompue, s’autorisera à s’essayer en espagnol ce qui eut l’air de lui faire plaisir… Il faut souligner qu’il s’était tout d’abord adressé à moi dans sa certitude que seul un homme pouvait être le capitaine et ce n’est que lorsque je lui ai annoncé que je ne l’étais pas qu’il s’adressa à Marjo, non sans étonnement… Nous avions déjà reçu la visite du mesureur qui, dès les premières réponses à ses questions, enregistra que Marjo répondait du tac au tac : le pas d’hélice, la puissance du moteur, la vitesse de croisière maximale bref un fatras d’infos pour lequel Marjo fit un sans fautes, amenant le mesureur à déclarer que tous les capitaines ne connaissaient pas aussi bien leur voilier ! Un beau compliment qui toucha son but. Marjo était ravie et moi , une fois de plus, très fier d’elle. De plus, j’avais ainsi une nouvelle fois bien tiré mon épingle du jeu, mon anglais n’étant pas encore, malgré les énormes progrès réalisés depuis deux ans, à un niveau suffisant pour assurer en ces circonstances. Bref, lorsque nous lui demandons une date de passage, Eric nous fait comprendre immédiatement que il y a toujours la possibilité d’un plan B - ce qui sera vérifié au moment du passage avec le pilote - et qu’il nous tiendra au courant par téléphone au fur et à mesure de l’avancement de sa préparation administrative.
Notre Otter a été mesuré sur place. Ici, pas question d’essayer de tricher ! Nos 43 pieds à la flottaison vont bien vite s’étirer jusque 52 ! Deux pieds qui vont nous coûter cher, la limite entre petits et grands voiliers étant 50 pieds !!! Inscrivez : pas de chance !!! Mais bon…
Le 31, les handliners sont annoncés. A 17h30, nous devrons nous mettre à l’ancre en attente de la venue d’un pilote. A l’heure dite, les amarres sont larguées et nous nous rendons donc au point de rendez-vous au flats de Puerto Cristobal situé à l’entrée du canal. Nous laissons le choix aux handliners de dormir dans le carré ou dans le cockpit. Comme le temps est sec et la température agréable, ils choisiront le cockpit. Ils sont sympatiques et bien élevés, le plus expérimenté des trois étant Juan le beau-fils de l’agent qui n’a sûrement pas placé celui-ci à notre bord par hasard (le café était aussi bon que l’accueil qui lui a été réservé…).
04h20 je me réveille ! Il faut dire que j’ai mal dormi. J’ai écrit quelque part que les « premières fois » sont toujours anxiogènes ! J’avais enregistré que nous devions nous tenir prêts à partir de 04h30, le pilote pouvant être déposé à notre bord à partir de cette heure-là.
« Mais quoi, je rêve ! » Tout mon petit monde dort encore !!! Je sonne donc le branle-bas de combat et quelques minutes plus tard, le café, le thé et les petits pains sont prêts à être distribués lorsque le pilote monte à bord.
 
D’entrée de jeu, le courant passe. Après les présentations, petit briefing et ordre est donné de lever l’ancre. C’est parti. Il est 05h00.
DSC00318.JPGLes écluses vont alors s’enchaîner rapidement. Nous allons les passer à couple d’un remorqueur en alternant la deuxième et la troisième position avec un autre voilier un peu plus long que nous.
Première écluse. Nous suivons un énorme bâtiment chinois immatriculé à Hong Kong. Le remorqueur se fait amarrer juste derrière lui. Au tour de l’autre voilier de se présenter. Petit cafouillage mais cela se passe bien. Les handliners sont bénévoles et les gestes sont quelque peu hésitants. Une fois ce premier voilier accouplé, notre pilote nous donne le signal d’avancer. Manoeuvre d’approche impeccable. Marjo répond instantanément aux excellents ordres de barre du pilote et l’amarrage se fait en souplesse.
Deuxième écluse, c’est à nous de nous présenter en premier à couple du towboat.
Manoeuvre réussie. Nous percevons mieux ici la difficulté : le remorqueur tient ses propulseurs au ralenti afin de se coller contre la muraille. Il crée ainsi des turbulences qui tendent à empêcher l’Otter de venir à couple. Marjo anticipe suivant scrupuleusement les conseils du pilote. Les amarres sont lancées et dûment frappées. La manoeuvre n’a pas pris 5 minutes ! L’autre voilier vient alors gentiment se placer en troisième position et leurs amarres sont passées à nos handliners qui s’activent avec efficacité pour assurer l’amarrage. DSC00326.JPG
Troisième écluse. L’autre voilier part le premier et nous le suivons de loin. Même manoeuvre. Le remorqueur suit le gros bâtiment et se place contre le quai après avoir filé ses amarres. Nous observons alors de loin la manoeuvre de l’autre voilier qui doit venir en premier cette fois (comme dans la première écluse) s’accoupler au remorqueur. Là, on se rend vite compte, alors que nous sommes en approche, que le voilier n’arrive pas à se mettre à couple. L’amarre avant a manqué son but, l’amarre arrière est frappée sur l’arrière du remorqueur et, malgré les tentatives du capitaine de repousser l’avant à l’aide de son propulseur d’étrave, force leur est de larguer l’amarre arrière et de recommencer. Après une grosse frayeur au moment où le voilier s’est mis en travers de l’écluse (v. photo), au risque d’endommager son étrave, le voilier réussit enfin à s’accoupler ! Pffft… Le skipper a dû avoir des suées froides ! Nous apprendrons par la suite que le capitaine n’en étant pas à sa première utilisation du propulseur d’étrave (vraisemblablement lors de la manoeuvre dans la première écluse), il y avait donc vraisemblablement déjà vidé sa batterie et s’est donc retrouvé sans énergie électrique au moment où il en avait le plus besoin ! Au débriefing avec le pilote (qui, nous l’apprendrons par la suite, était instructeur pour la formation des pilotes), celui-ci confirma l’idée qu’un propulseur d’étrave n’est là que pour finaliser une manoeuvre qui est le plus souvent inutile lorsque celle-ci est correctement réalisée. Bien des skippers usent et abusent de cette aide qui, si elle peut s’avérer précieuse dans certains cas, ne doit pas primer sur un judicieux placement du bateau anticipé en fonction du vent, du courant, du fardage, etc… NB : Je ne fais ici que rapporter l’analyse du pilote, n’ayant personnellement aucune expérience avec l’utilisation d’un propulseur par ailleurs absent sur notre Otter qui s’en passe très bien.DSC00325.JPG
La troisième écluse étant maintenant derrière nous, nous nous mettons directement en route vers les trois dernières en traversant le lac Gatum poursuivis par les grands navires qui prennent leur vitesse de croisière (13-15 noeuds) la diminuant seulement pour négocier les quelques virages qu’impose le balisage du chenal ou à l’approche des écluses où ils sont pris en charge par les remorqueurs. A l’exception de l’approche de la deuxième écluse descendante où le pilote nous demanda s’il était possible d’accélérer pour gagner un éclusage, nous maintiendrons la vitesse de 6,5 noeuds tout au long de la traversée.

IMG-20180401-WA0016.jpg

Plusieurs mastodontes des mers vont ainsi nous dépasser ou nous croiser, venant vers nous dans l’autre sens. Certains énormes bâtiments notamment ont retenu notre attention, n’en ayant jamais croisé de ce type en traversée. Notre pilote qui était une mine de connaissances maritimes  nous  expliqua que ces bâtiments étaient des transporteurs d’automobiles. Entre 2000 et 3000 véhicules par bateau ! Le temps de notre passage, nous en avons croisé trois ! Après cela, on s’étonnera que la circulation automobile devient un problème partout dans les grandes villes !!!
Certains porte-conteneurs étaient tellement monstrueux que l’on s’est demandé comment on les poussait dans les écluses !!! Une fois de plus nous avons obtenu la réponse de notre Ricardo qui nous rassura en disant que ces énormes navires passaient par les nouvelles écluses aujourd’hui opérationnelles, la norme étant 11 conteneurs de front !!! (v.photo).
A partir de l’approche de l’écluse descendante de Pedro Miguel, les choses vont s’accélérer. Ayant repéré un ferry embouquant le canal un peu devant nous et en ayant eu confirmation sur ses documents, notre pilote nous demande si l’on peut accélérer.DSC00327.JPG Ok, c’est possible. On avait joué la sécurité en donnant 6,5 noeuds de vitesse de croisière mais notre Otter peut faire mieux ! Marjo  poussa donc notre Yan (rappelez-vous, c’est le petit nom de notre moteur) jusqu’à 2800 tours/minute - ce qui est excellent pour décrasser notre turbo - et, surveillant notre pression d’huile et notre t° moteur, nous pousserons ainsi notre vitesse jusqu’à 7,5-8 noeuds en sorte que le ferry fut rattrapé dans la première des trois écluses descendantes. Un voilier était déjà à couple et n’attendait plus que nous qui nous mîmes à couple sans problèmes. C’est ici qu’une explication s’impose pour mieux comprendre la stratégie des pilotes, le nôtre ayant pris la direction des opérations. L’objectif annoncé était de contrer le courant contraire dû à la différence de salinité entre l’eau du lac et l’eau du Pacifique.  L’idée était que la tâche serait facilitée par l’utilisation des deux moteurs fonctionnant de conserve. Naviguer ainsi accouplés fut une grande première pour nous autant que pour l’autre voilier ! Ayant construit notre confiance au cours des dernières heures de navigation, Marjo accepta de tenter le coup et c’est ainsi accouplés que nous fîmes route vers les écluses de Miraflorès, gagnant ainsi un temps précieux. On se retrouvait ainsi transformés en catamaran, un moteur par coque, la différence étant que c’était le pilote qui règlait le régime de chacuns des deux moteurs afin que nous puissions avoir une trajectoire correcte !… L’arrivée dans la dernière écluse et l’amarrage au ferry fut encore le cadre d’une nouvelle péripétie qui mit en avant l’avantage d’avoir à bord des handliners compétents ! En effet, au moment où les voiliers à couple se sont approchés du ferry pour l'amarrage, les gars du ferry lancèrent une ligne légère au bout de laquelle était frappée une pomme de touline (noeud spécial alourdissant le bout d’un cordage pour en faciliter le lancer). L’équipier arrière du voilier voisin put très aisément s’en saisir, la nouer sur l’aussière arrière du voilier qui, rapidement ramenée à bord du ferry permit aux deux voiliers de se rapprocher bord à bord, l’avant ayant néanmoins tendance à se dérober à cause du courant et des « ratés » de l’équiper avant pour passer son amarre. Les moteurs des deux voiliers peinaient à rapprocher la proue du ferry. Ce n’est qu’après deux tentatives de lancers d’amarre avortées que l’équipier d’avant chargé de l’opération arriva à ses fins. Les moteurs peinaient à maintenir les voiliers contre le courant. La troisième tentative fut enfin la bonne ! J’avais déjà remarqué que ce « handliner » peinait à lancer les amarres par manque de technique. Tout bon marin sait qu’il ne faut pas lancer toute la glène d’un seul coup ! Il faut préparer l’amarre afin qu’elle se déroule exempte de noeuds  et en retirer les quelques boucles de longueur suffisante pour tenir la distance séparant le lanceur du receveur (ici le marin du ferry qui s’apprêtait à nous amarrer). Ceci mis donc un point (presque final) aux manoeuvres. Le Pacifique nous attendait derrière les portes de l’ascenseur qui nous descendait au niveau de l’océan. Amarrés comme nous l’étions, nous eûmes le privilège de nous détacher du groupe en premier et de franchir ainsi avec beaucoup d’émotion la porte du Pacifique. Quelques miles plus loin, une barque vint reprendre le matériel mis à notre disposition par notre Eric, notre agent (8 défenses et 4 aussières de 30 m dûment lovées par nos « handliners » contents de terminer ainsi une assistance placée sous le sceau de la confiance mutuelle et de la réussite. Nous prîmes alors congé du pilote qui félicita une nouvelle fois Marjo pour son calme et son efficacité dans les manoeuvres. Tous remercièrent Manon de s’être si bien occupée des estomacs. Une magnifique journée touchait à sa fin lorsque nous passâmes sous le pont des Amériques. Tout un symbole chargé de significations dans nos esprits d’aventures. Une nouvelle page de notre découverte du monde venait de s’ouvrir. 10 heures avaient suffi pour franchir en toute sécurité l’isthme des Amériques. Je pense que ce n’est pas un record mais que nous n’en étions pas loin !

DSC00324.JPG

Image.png

Image-1.png

DSC00331.JPG


Les leçons que nous tirons de cette belle expérience :

Faire appel à un agent est le bon choix que nous n’avons regretté à aucun moment.
Choisir Eric Galvès a été judicieux car celui-ci s’est montré d’une parfaite correction tant sur le plan humain que administratif. Il a été réactif à toutes nos questions et attentif à toutes nos demandes.
Le matériel prêté peut, s’il doit être acheté, se révéler fort onéreux et l’utilisation de pneus entouré de t-shirt peut s’avérer malheureuse. Nous avons entendu le cas d’un équipage obligé de passer son tour pour cause de déficience moteur, un t-shirt détaché s’étant pris dans l’hélice ! Oui, je sais, il y en a qui n’ont vraiment pas de chance…
Faire appel à des navigateurs de rencontre qui viennent à votre bord pour vous aider mais surtout pour faire taire leur anxiété devant une situation inconnue, comporte le risque d’avoir à son bord des « handliners » de pacotille se plantant au premier passage d’amarre. Les risques sont alors grands de dépenser en réparations diverse une économie en définitive peu rentable.
Les pilotes connaissent bien leur affaire. Ce sont des professionnels. Garder son calme et suivre scrupuleusement leurs indications est gage de succès. Handliners et pilote se connaissent et sont habitués à travailler ensemble ce qui est aussi gage de sécurité.
Choisir Eric Galvès nous a permis d’éviter de payer une caution substantielle et autorise les payements par transaction bancaires ce qui dispense de la corvée de retrait de liquide  ainsi que de l’attente pour récupérer la caution. Signalons que retirer de l’argent à Colon n’est pas exempt de risque, l’endroit étant peu sécurisé.

15/03/2018

Journal de bord —-> Panama

J+2 : le soleil grimpe dans notre Est alors que notre Otter, sous régulateur d’allure, taille sa route à 40° du vent vrai. Un vrai régal ces voiles neuves qui nous font gagner en angle contre le vent, en vitesse et en raideur à la toile. Le temps est « Caraïbes ». L’alizé souffle imperturbablement à peine dévié de sa course NE par les petites dépressions locales. Le soleil donne. Le ciel est « windows ». La mer est comme une vieille copine toute ridée de ses habituels cafouillages. L’Otter y creuse sa route, infatigable. Elle donne l’impression de reprendre ses marques, un peu comme nous d’ailleurs qui passons de la stabilité terrestre à l’équilibration permanente. Il n’y qu’en position couchée, bien calés entre des coussins, que l’on peut relâcher sa recherche d’équilibre. La vie de marin, quoi !
Au plus près du vent, nous avons remonté la côte du Belize et bien au large, nous venons de laisser Banco Chinchorro par notre travers bâbord. C’est là que nous avions fait escale l’an passé pour rallier les Caymans. Cette fois-ci, pas question de s’y arrêter ; on est en projet non stop jusque Panama !
Tapant sur mon clavier, il me vient un regret, celui d’avoir négligé de m’occuper plus tôt de l’Iridium. J’ai procrastiné en donnant la priorité à autre chose... une erreur qui va m’empêcher d’envoyer mes petites bafouilles au fur et à mesure. Désolé pour ceux qui le regretteront avec moi ! Bientôt, nous pourrons « laisser courir » en ouvrant les voiles au souffle de l’alizé bâbord amures et, plus confortablement, poursuivre notre route. Nous veillerons à laisser le « Gorda bank » bien à l’écart et a ainsi passer au large des zones à risques de piraterie...

.../...
J+3

Les jours se suivent et se ressemblent mais le vent continue son refus de s’installer sur notre cul en passant au N comme promis (par la meteo). C’est la troisième fois que nous virons de bord pour gagner contre l’alizé qui refuse. A part ce petit contre-temps, la navigation au près serré reste confortable. La mer est à peine creusée, le soleil brille et le vent reste tout juste supérieur à 10 noeuds. Le Windpilot, contrôlé de mains de maître par Nestor, maintient notre Otter imperturbablement sur son cap. Nos panneaux solaires nous changent la vie car même lorsque notre alternateur d’arbre produit moins pendant les période d’hésitation du vent qui nous ralentissent, nous restons avec un voltage supérieur à 13 volts. Le radar est réglé pour fouiller l’horizon pendant 2 minutes toutes les 8 minutes et une zone circulaire de sécurité a été configurée. On pourrait se demander pourquoi car depuis notre départ, nous avons assez de nos deux mains pour compter le nombre de navires croisés à plus de 5 milles de notre position. Il n’y a décidément guère de voiliers en mer ! Le seul que nous ayons côtoyé en navigant de conserve pour nous photographier réciproquement sous voiles fut Décadence de notre ami canadien Russel. Depuis, plus une seule voile à l’horizon !

.../...

J+4

Le vent hésite et est variable bien que son intention soit clairement de s’orienter du N comme prévu. Nous sommes au moteur et le peu de vent nous vient par le travers bâbord imprimant a l’Otter une légère gîte. La mer s’est considérablement calmée et son caractère cafouilleux a maintenant complètement disparu. La « menteuse » est gibeuse. Elle illumine l’océan de son dernier quartier et le ciel se parsème d’étoiles. Seul le bruit du moteur jette un bémol sur l’impression de plénitude que je ressens. Hier, en fin de journée, quelque peu fatigué de mes lectures - en mer, j’en retrouve le goût avec délectation - je me promenais sur le pont, laissant mon regard errer sur le gréement et les voiles à l’affût d’une imperfection à corriger, je me suis déplacé sur le beaupré où un petit siège permet de jouer la figure de proue assis au-dessus de l’océan. Penché vers l’onde, le regard se perd dans ses profondeurs d’où surgit ça et là le reflet argenté d’un exocet sur le qui-vive, chassé qu’ils sont par les dorades coryphènes (dont nous prélevons de temps en temps un individu pour alimenter la cambuse). Ainsi assis au-dessus de l’eau, on ne voit qu’une ligne d’horizon aussi longue que le permet la rotation de la tête. La vue scrute la surface à la recherche d’un éventuel souffle de baleine, d’une nageoire de dauphin,... L’esprit court alors dans tous les sens et installe un sentiment de reconnaissance envers la vie que nous menons, Marjo et moi. Pour rien au monde, ai-je dit à ma capitaine venue me rejoindre, je n’échangerais ma place ! Un grand moment de félicité dont j’ai chargé ma mémoire pour compenser les futures et inévitables contraintes de la vie de marin... Il est 2h. L’Otter profite de cette mer d’huile pour utiliser le répit que nous laisse l’alizé afin de progresser vers l’Est. Demain matin le nordet qui s’installe timidement va se renforcer. Nous serons alors en bonne longitude pour foncer au portant vers le Sud et notre destination Panama.

.../...

J+5 :

Le soleil vient de se lever avec le changement de quart. Yan (c’est le petit nom de notre moteur) se repose et rend à nos oreilles ravies les bruits de l’océan et du vent. Le nordet s’est installé et nous filons 6 noeuds dans une mer se réveillant. Marjo dort. Le ciel est dégagé, parsemé de quelques nuages de beau temps. Une belle journée de plaisir sous voiles se précise.

18h30 la nuit prend ses quartiers après une agréable journée à naviguer SSE grâce au nordet qui semble vouloir se renforcer, opportunité que nous allons bien entendu saisir pour plonger vers Panama.

J+6

11h52. Le ciel bleu parsemé de nuages de beau temps accompagne notre traversée. Le vent se maintient au NE ce qui nous permet de progresser SE en direction d’un waypoint très au large du Gorda bank que nous aurions pu traverser gagnant ainsi un jour au moins de navigation. Suite aux récentes attaques de pirates à cet endroit, nous avons préféré faire le grand tour et, alors que j’écris ces lignes, nous approchons du moment où nous allons pouvoir bénéficier de la possibilité de « laisser porter » c’est-à-dire ouvrir nos voiles et accéder aux allures plus confortables, le vent nous venant par le travers jusqu’au au vent arrière, allures dites de largue. Même si nous n’avons pas à nous plaindre des conditions météorologiques, cinq jours (et nuits) au près serré entame imperceptiblement le moral tant de la cuisinière que de l’équipage... Aussi, nous nous armons de patience.


J+7 :

Le vent s’est levé et, contre la courant portant au N à l’extrême E du Honduras. Vent contre courant (env 2noeuds quand même !) n’ont jamais fait bon ménage aussi, nous avons été bien chahutés dans une mer creusée que l’Otter a escaladé inlassablement pendant toute la nuit et toute la journée qui a suivi. Il a plu et le vent est monté à 28 noeuds ce qui nous a contraints à mettre notre bimini à l’abri.
Il nous reste 400 petits milles à avaler jusque l’entrée du canal où une marina bien équipée (bonnes douches, une piscine) nous attend avec... peut-être une surprise !

J+9

Hier, excepté deux navires croisés à distance, nous avons été, une fois de plus, seuls au monde. Le vent ENE ne faiblissant pas, nous dûmes nous abriter du soleil qui, fort heureusement, fut filtré par une couche de nuages assez dense (par prudence, le vent forcissant, nous avions rentré le bimini).
Aujourd’hui, grand voile haute, yankee complètement déroulé, nous faisons route directe vers Panama. Filant 6 petits noeuds, ce qu’il reste de milles (212) à parcourir s’égraine petit à petit, activant pour ma part, la joie d’arriver bientôt. Marjo, quant à elle, continue inlassablement à s’ingénier à la cambuse, à me gâter par l’originalité et la diversité des plats proposés aux différents repas de la journée. J’ai même eu droit à une choucroute garnie (self-made lactofermentation) ! Ma capitaine a pris ses marques, est couverte de bleus dus aux déséquilibres provoqués par les mouvements parfois imprévus du voilier (cuisiner nécessite parfois les deux mains ce qui est incompatible avec « une main pour soi et une pour le bateau ») mais se dit prête à prolonger sans problème notre traversée. Pour ma part, je reste un impatient et je serai vraiment content d’arriver !

Biaisant notre impossibilité actuelle d’envoyer et recevoir des mails par Iridium (Merci XGate!), Marjo reste connectée par sms notamment avec nos amis Texans Jim &Kitty. Jim note quotidiennement notre position, recherche les prévisions sur zone et nous les envoie. Nous les recevons comme un témoignage d’affection amicale incroyable. Nous nous imaginons les rendez-vous dans la « palapa » des équipages colocataires de la marina qui se rassemblent pour clôturer la journée qui, pour la plupart, est une journée de travail sur les bateaux. Un (ou deux si affinité) verres de rhum clôturent la journée et notre navigation, dixit Jim, est au centre des conversations. Pour la plupart, notre traversée sans escales semble être un exploit ! Le plus souvent, ils font du cabotage... et passer 10 jours sans escale reste exceptionnel...

Lire la suite

10/02/2018

Découverte du multiculturalisme à Monkey Bay marina (9 février 2018) : article publié dans le journal de l'Amicale des anciens de Jonfosse.



« Le multiculturalisme est un terme utilisé à la fois en sociologie et en philosophie politique. C'est un terme ambigu qui peut signifier un pluralisme culturel dans lequel les différentes ethnies collaborent et dialoguent sans avoir à sacrifier leurs identités particulières. »

Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Voyons cela plus en détails. Lorsque nous sommes arrivés dans le Rio, la question se posait de savoir où nous arrêter. Nous envisagions plusieurs travaux de remise en état de notre Otter qui allait fêter ses 30 années de bons et loyaux services mais que la mer et ses caprices salés n’avaient pas épargné(e). La loi d’entropie déjà mentionnée dans un précédent article avait fait son oeuvre appuyée par les UV implacables sous les tropiques. Il nous fallait organiser un reconditionnement quasi général et le bon choix de la marina revêtait donc une grande importance. Après avoir rendu visite à plusieurs d’entre elles sans vraiment pouvoir nous décider, nous optâmes pour celle où se rendaient de vieux navigateurs adorables Anne et Lou qui, à Caya Comado, nous avaient si gentiment pris à leur couple pour nous éviter une manoeuvre de mouillage hasardeuse. Nous avions pris l’apéro à leur bord et passé la nuit au calme de cet endroit protégé autant des vents que des ondes WiFi devenues si difficiles à éviter. Bref, c’est déjà le hasard d’une rencontre qui nous décida à les rejoindre.

Monkey Bay marina est tenue par un Allemand bien intégré au Guatemala. La marina s’inscrit dans un domaine familial où ses parents l’emmenaient pour passer ses vacances. Il s’y est attaché principalement parce qu’il est implanté dans un territoire assidûment fréquenté par des singes hurleurs qui se manifestent régulièrement par leurs cris rendus possible par la présence d’un os hyoïde qu’ils ont particulièrement développé. Cet amoureux du Rio Dulce a récemment agrandi son domaine afin de préserver leur environnement et garder ces sympathiques voisins près de lui, de nous, comme un privilège d’une vie sauvage encore plongée dans ces valeurs de liberté qui partout s’étiolent petit à petit. Il tient à les préserver. Ce sympathique personnage presqu’aussi bruyant que ses protégés quand il rit, sera le premier d’une liste de personnages hauts en couleurs dont je vais tenter de dresser les portraits tout en expliquant le contexte dans lequel je les ai découverts au fil des mois passés ici.
IMG_0275.JPG
Il y a tout d’abord le plus charismatique. Il s’appelle Jim. Il est Américain et, lors des fêtes de fin d’année - surtout à la veille de Noël, il remplit le rôle de Santa Claus, avec une joie jamais prise en défaut. Barbe et cheveux sont naturels. Le bougre n’a qu’à enfiler une veste et un bonnet et dans la rue, tous les enfants guatémaltèques le reconnaissent comme tel et se réfugient volontiers dans ses grands bras d’ex marines. Quelquefois leurs mères lui font une ovation qui le remplit de joie ! Lors d’une escapade à Morales en sa compagnie, les appareils photos crépitaient et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à la une du journal local sous la rubrique « SANTA CLAUS FAIT SES ACHATS A MORALES » !
Jim est notre « Harbour Master ». Agé de 72 ans, c’est un « cruiser » d’expérience. Il a navigué un peu partout et n’a pas son pareil pour donner le ton d’une cordialité qui s’appuie essentiellement sur une pensée positive qui ne lui fait jamais défaut. Qu’il pleuve des cordes ou que le soleil nous grille à petits feux, toujours, il a ses « good morning - how are you Jean by this wonderfull day ? » accompagnés de son merveilleux sourire exprimant à l’envi son sens de l’amitié. Infatigable, il répond à nos demandes d’informations avec expertise et à propos. Il aime le rhum… Ou plutôt, il connaît le rhum qu’il déguste en compagnie de ceux ou celles qui sont disponibles lorsque la journée de travail s’étiole et que, le soleil descendant sur l’horizon, c’est l’heure du bilan de la journée. C’est l’heure des retrouvailles à la « palapa » sorte de grand living commun. Sa charmante épouse, Kitty, le dirige avec gentillesse et tendre fermeté. Et ce bon Jim semble, tel Baloo dans le livre de la jungle, lui emprunter le pas. Ces deux-là sont tout-à-fait adorables et les quitter ne sera pas sans émotion !
Et puis il y a les autres : des Américains bien-sûr (je reviendrai sur certains cas…),  des Australiens, des Russes, des Allemands, des Flamands (des bons et des moins bons, j’y reviendrai), des Polonais, un Canadien (j’en écrirai quelques mots…), des néerlandais, aussi et, bizarrement, point de Français (eux, ils se rassemblent principalement dans deux marinas, Manglar marina et Nanajuana marina, où ils font un peu (beaucoup) village gaulois !

 (je pense que l’attrait de la langue française en est la principale raison ajoutée à une certaine distance qu’ils prennent par rapport aux Américains). Il est vrai que ces derniers ont véritablement pris possession du Rio qu’ils ont organisé à leur façon. Chaque matin à 07h25, le canal 69 s’anime d’abord par une vérification des émission-réception radio. De chaque endroit on entend le nom d’une marina suivi de la confirmation de bon fonctionnement : « Monkey Bay marina, loud and clear ! »  A 07h30 précises, le « cruiser’s net » commence par le bulletin météo locale. Ensuite, chaque restaurant y va de son menu du jour et son prix. Parfois, l’ordre est différent, un espace de parole est accordé aux équipages qui arrivent dans le Rio et ceux qui le quittent. C’est le moment du « Good morning ou Good bye Rio ! ». Le cruiser’s net n’a pas son pareil pour approcher les différents accents. L’écouter tous les matins constitue déjà un apprentissage. Il y a l’accent texan très caractéristique, l’accent anglais scolaire (c’est plutôt le mien !), l’accent néerlandais (on le reconnaît facilement), l’australien,… Dommage que les profs de langue ne peuvent utiliser ce prodigieux outil de discrimination auditive !…


Les équipages qui arrivent et sont déjà venus vont immédiatement reprendre leurs petites habitudes. Pour les nouveaux, il va y avoir une période d’adaptation dont la durée va de pair avec la débrouillardise du ou de la capitaine et de l’équipage. Il y en a qui utilisent la VHF pour demander des renseignements comme où trouver un bon soudeur ?, où faire réparer des voiles ?, où porter un appareil à réparer, à quel mécanicien s’adresser?… Le plus rigolo a été le « perdu » qui s’est demandé, le temps de se décider à se renseigner, ce qu’était la « casa Guatemala » qu’il entendait sur la VHF annoncer son arrivée à tel ou tel endroit. Il entendait par exemple : « RAM marina - Casa Guatemala esta aqui !, répété plusieurs fois. Il se demandait ce que cela pouvait bien signifier… Sans se renseigner, il ne pouvait pas savoir qu’il s’agit simplement du magasin guatémaltèque itinérant qui navigue de marina en marina pour vendre un tas de denrées de première nécessité pour le  plus grand plaisir de celles et ceux qui ne se déplacent pas facilement pour se rendre en ville et achalander la cambuse.
Ainsi, durant une grosse demi-heure, l’animateur - pas toujours le même -passe en revue toutes les rubriques, depuis les annonces d’activités particulières comme le Trivial pursuit, la projection de films, les petites annonces de ceux qui veulent vendre ou acheter du matériel de navigation.
Le « cru!ser’s net » sert également d’informations concernant les départs et les retours dans le Rio, ceci afin d’arranger des transferts de courrier ou de petit matériel. La solidarité compense la Poste qui, ici, est inexistante !
A propos du matériel de navigation, toutes les deux semaines, le dimanche matin, une brocante est organisée de quoi alléger le bateau de toute sortes de choses devenues inutiles car non utilisées. Les surplus de bricolage y trouvent une bonne place. C’est l’occasion d’y rencontrer une faune hétéroclite allant du vieux hippie un peu défraîchi, souvent à la mode Bob Marley, à des gens dont on se demande d’où ils sortent avec leurs chemises hawaïennes décolorées par le nombre incalculable de lavages subis, à des indigènes venus flairer la bonne affaire, à des Américains naïfs qui vendent trop cher incapables qu’ils sont d’une juste évaluation du marché, à des néerlandais qui trouvent toujours tout trop cher (tiens donc), à des Français plutôt présents en curieux (ils discutent de tout et, pour la plupart, on toujours tout fait, tout connu, tout essayé,…). De toutes façons, on se demande où tous ces vendeurs ont trouvé ce qu’ils vendent. Tenant une belle échoppe bien fournie en matériels divers personnels, voire offerts par de généreux plaisanciers qui savent ce qu’il fait du fruit de ses ventes, Jim (encore lui), attire le client par ses sourire et son humour enthousiastes. Il récupère ainsi des fonds qui vont faire le bonheur d’un orphelinat local et d’un hospice pour vieillards délaissés par leur famille.  Jim et Kitty, avec d’autres, ont pris ces malheureux sous leur aile protectrice en leur apportant un peu de réconfort, en leur installant des panneaux solaires.… Une façon à eux de donner un sens à leur vie de retraités (soit-dit en passant, ils sont obligés de travailler pour compenser le montant insuffisant de leur retraite - en gérant notre marina en ce qui les concerne.  L’Amérique n’est pas, c’est bien connu, un el dorado social !).
A ce propos, je soulignerai qu’ici, dans le Rio, on est loin de l’idée que l’on se fait des tour-du-mondistes et de leurs luxueux yachts ainsi qu’on peut les rencontrer dans les Antilles et principalement à St Barth, St Martin et autres endroits de rassemblement des grands yachts ! Ici, la barre d’entrée du Rio est déjà très sélective, le tirant d’eau constituant un frein important, voire une impossibilité d’accéder au Rio. La taille des voiliers le plus souvent rencontrés ici se situe entre 30 et 45 pieds. Soit, ces bateaux sont relativement neufs, sont au début de leurs pérégrinations et fréquentent le Rio pour y trouver un abri sûr pendant la saison cyclonique (dès la fin de celle-ci, ils repartent et ne reviendront vraisemblablement jamais), soit, comme nous, ils sont ici pour effectuer une escale technique destinée à remettre au top niveau un voilier quelque peu fatigué par des années de vagabondage, soit encore, ils sont en fin de course, leurs propriétaires ont bien navigué durant leurs belles années, sont un peu à court de finances, sont fatigués de naviguer, n’ont plus de maison qu’ils ont vendue au départ de leur aventure, et donc, vivent ici à bord de bateaux devenant des bateaux ventouses qui ne quittent plus le Rio et vieillissent comme leurs propriétaires. C’est un peu tristounet tout cela. Cela me fait penser à une maison de retraite pour marins ! Force est de constater que cela constitue la réalité sociale de beaucoup d’Américains - nous l’avions déjà remarqué lors de notre long séjour forcé à Annapolis - qui sont contraints de travailler passé l’âge de la retraite, leur petite pension ne leur permettant pas de se reposer. C’est la dure réalité d’un libéralisme économique impitoyable pour ceux qui n’ont pas pu anticiper leur troisième âge ou n’ont pas bénéficié, comme nous, d’une organisation sociale leur garantissant de vieux jours moins hasardeux… Le coût de la vie dans le Rio est assez bas ; on y trouve tout ce qui peut améliorer l’ordinaire d’une cuisine qui, si elle doit être créative pour égayer les repas, n’en est pas moins riche de la qualité des légumes et des fruits  qui font notre délice depuis notre arrivée ici. En général, on peut y trouver à peu près tout ce dont un cuisinier a besoin pour bien travailler. Ma femme Marjo n’a pas son pareil pour faire de chaque repas une surprise qui nous éloigne autant qu’elle le peut de l’ordinaire. J’avoue être un gros gâté !
Avant de revenir vers la marina et ses occupants, j’ajouterai que la vie au quotidien nous fait ici côtoyer deux mondes parallèles très différents. On peut y croiser un gros yacht à moteur autant qu’un autochtone pagayant dans son tronc d’arbre évidé qui lui sert de pirogue. C’est surréaliste, l’indigène vit sa vie de dur labeur à la pêche du matin au soir, pendant que les étrangers (ici on est tous des gringos) vont et viennent dans le Rio, boustant ainsi l’économie…

Monkey Bay marina est un cas à part. Lorsque nous sommes arrivés ici, par hasard comme expliqué plus haut, nous ne savions pas que nous allions fréquenter une sorte de colocation bien éloignée des habituelles marinas fréquentées précédemment. Les équipages sont en effet ici installés pour une assez longue période.
Il y a Lee, le curieux dans le bon sens du terme. Il fait partie des exceptions. C’est un Américain très cultivé. Il met en doute tout ce qu’il entend comme information. Il n’a pas son pareil pour revenir vers vous après recherches sur le net, confirmant ainsi ou infirmant ses doutes avec force d’explications. Il lit « le monde diplomatique », sait où se trouve la Belgique, connaît quelques mots de français. C’est un grand bavard  que l’on peut facilement surprendre en importante conversation avec l’un(e) ou l’autre « cruiser » rencontré par hasard. C’est  le « radio ponton » de qualité. Végétarien, il vit seul sur son bateau, lit beaucoup, écoute de la musique classique. Retraité de l’industrie cinématographique publicitaire, il navigue peu mais reste en projet de navigation. Il a une écoute de grande qualité bien appréciée de celles et ceux (dont je fais partie) qui se lancent pour pratiquer l’anglais. Très patient, il cherche à comprendre, trouve les mots qui manquent, reformule en pédagogue afin de vous faire progresser. Lee fait partie, vous l’aurez compris, des locataires de la marina qu’il sera impossible d’oublier…
Et puis il y a Alex. On ne sait pas exactement d’où il vient. Il est Suisse, de mère guinéenne, de père suisse, élevé en Equateur, au Brésil et au Canada. C’est le polyglotte par excellence, se débrouillant en autodidacte dans tous les idiomes que le hasard de son éducation lui a fait côtoyer. Designer de formation, sa mère lui octroie une pension annuelle conséquente qui lui permet de ne pas travailler. C’est un très gentil garçon d’une quarantaine d’années. Il est seul. Je ne sais si sa mère lui rend un bon service car il semble éprouver des difficultés à donner un sens à sa vie. Généreux, il aime cuisiner. Son embonpoint en est le principal témoin ! Il est le spécialiste d’un pain galette qu’il partage entre toute personne rencontrée. Il a besoin de reconnaissance qu’il obtient ainsi par notre enthousiasme à déguster sa production. Il aime le rhum, peut-être un peu trop…
Un couple d’Allemands d’une cinquantaine d’années, sympathiques et travailleurs. Reinhart et Christina sont organisés pour se nourrir. Ils n’aiment pas cuisiner mais le font tous les jours à tour de rôle. C’est leur choix. Ils aiment travailler à leur bateau. Lui était contremaître et est vraiment doué. Nous l’avons vu construire un « dogger » en polyester dont il peut être vraiment fier. Du vrai travail de pro. Comme pour les repas, les tâches sont partagées. Christina peint, Reinhart construit. Ils nous ont parlé de la difficulté d’être Allemands. Pas évident en effet…
Je ne m’étendrai pas sur le Flamand, plutôt flamingant, qui trouvait inconvenant que nous indiquions Anvers et non Antwerpen comme port d’attache ! Devant renouveler notre lettre de pavillon, nous lui avons donné une réponse sans équivoque : lors de la repeinte de notre coque, notre port d’attache est devenu Liège. Je pense que ça lui a cloué le bec ! Et moi, p… je suis fier d’être liégeois !
Il y a une autre flamande, sympathique celle-là, skipper de Lucky Bitch, qui travaille sans relâche sur son bateau fatigué. Fatiguée, elle l’est aussi à tenter de garder son voilier en état de naviguer ! Elle navigue seule. A 53 ans, alors qu’elle aurait pu rester en Belgique et vivre le développement de sa société de design publicitaire, elle a « pété les plombs » - selon son expression et, au grand dam de sa mère qui lui en veut toujours d’être partie, s’est acheté un voilier et a foutu le camp ! Une femme de caractère qui a retrouvé sa liberté ou, à défaut de cette utopie, un certain équilibre. Agressée par des pirates, c’est une rescapée. Il y a des blessures difficiles à cicatriser…  
Bien d’autres encore, plus différents les uns que les autres, pourraient s’ajouter à la liste mais cela en diminuerait l’intérêt. Je terminerai donc par ce couple de Russes, Irina et Art. Ils sont ici pour éviter d’être à Moscou qu’ils ont fui comme la peste tant la vie y est - selon le peu qu’ils arrivent à exprimer en anglais - désagréable. Ils disent ne pas avoir envie d’y retourner et vivent ici cotoyant régulièrement une petite communauté de Russes débarqués ici pour peut-être d’autres raisons. Ils parlent russe entre eux mais progressent très lentement en anglais. On a cru un moment donné que c’était des espions !… Irina, on l’a su plus tard, est ingénieur ainsi que son mari. Elle construisait des ponts dont un à Moscou et tout ça pour une retraite de 200€/mois !  Ils meublent leur journée en cuisinant (Irina excelle dans cette activité et nous fait partager ses plats régionaux toujours avec le sourire et Art, un peu comme moi, se laisse gâter ! Et, un peu comme moi aussi, s’occupe d’améliorer un bateau qui, peut-être en ce qui le concerne, renaviguera un jour… Ils trouvent ici une certaine paix et la possibilité de vivre au chaud avec des fruits et légumes de qualité. La vie bon marché et de qualité dans le Rio les a séduit.
Je terminerai en soulignant l’importance d’une cuisine commune dans cette marina tout en contraste. Point de rencontre des colocataires de la marina, la cuisine est le lieu de partage par excellence. L’endroit où les cultures se mélangent, s’entre-découvrent, se transformant en une sorte d’esperanto culinaire extraordinaire. Les recettes s’y échangent avec bonheur. Chacun goûte et fait goûter. La vraie vie est là, le temps suspendu entre une arrivée et un nouveau départ. Une expérience unique que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Bientôt, nos nouvelles voiles seront à poste et donneront ainsi le signal de l’appareillage, des adieux et des retrouvailles avec le nomadisme qui est devenu notre vie de bourlingueurs.  (à suivre…)
 

 

01:50 Écrit par Otter2 | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |