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28/01/2019

Fascinante île de Pâques

Fascinante île de Pâques

 

Découvrir le monde à bord d’un voilier comporte des contraintes dont certaines sont telles qu’elles constituent un véritable frein à la découverte. Le plus souvent, il s’agit de la sécurité du bateau, voire de l’équipage. C’est ce qui nous a obligés, l’an passé, alors que, partis d’Equateur, nous naviguions depuis une petite trentaine de jours vers l’île de Pâques, à infléchir notre route vers Pitcairn et l’archipel des Gambier. La météo que nous réceptionnions par satellite (sytème Iridium), nous annonçait des vents de plus de 50 nœuds à l’atterrissage ! Nous savions que les conditions de mouillage à Rapa Nui sont particulièrement délicates. L’administration chilienne exige qu’un membre au moins de l’équipage reste à bord 24h/24. Dans ces conditions et alors que nous ne sommes que deux à bord, comment profiter pleinement d’une destination aussi mythique que l’île de Pâques ? Venir y mouiller dans ces conditions relève de la seule envie de pouvoir dire : « on y est allé ! » mais nous a semblé dénué de bon sens. Nous avons donc infléchi notre route sans regrets et décidé d’y revenir en avion.

 

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Certes cette décision a été prise à l’encontre de notre empreinte carbone que nous nous efforçons d’être minimaliste en naviguant la majorité du temps à la voile. Nous produisons notre énergie électrique avec notre éolienne, nos panneaux solaires ainsi que notre alternateur d’arbre d’hélice qui tourne presque en permanence lorsque nous naviguons. J’insiste sur ce point qui nous tient à cœur, ma femme et moi : « changer nos habitudes en diminuant drastiquement notre participation à l’écocide en marche ». A l’heure où j’écris ces lignes, notre jeunesse ne se mobilise-t-elle pas à juste titre pour le climat en défilant dans les rues de Bruxelles sous des slogans tels que : « La Terre, vous la voulez bleue ou bien cuite ? ». Notre part du colibri, nous y tenons comme à la prunelle de nos yeux, espérant ainsi par notre exemple, encourager notre belle jeunesse à se bouger. Force est de constater que nous laissons un lourd héritage à nos enfants. Notre Terre se meurt, ce qui nous ramène à Rapa Nui dont nous découvrons, jour de visite après jour de visite, l’incroyable histoire, histoire qui peut nous servir d’exemple pour réfléchir à la nôtre… Surpopulation, guerres tribales, désertification de l’île, saccage culturel,… J’y reviendrai.

 

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Profitant de conditions anticycloniques lors de notre atterrissage, nous découvrons une île tout-à-fait perdue dans l’immensité océane. Contrairement aux autres îles polynésiennes visitées tant par mer que par air lors de notre aller-retour en Europe, Rapa Nui est toute seule ! L’avion descend vers elle comme un cadeau à notre patience ainsi récompensée. On remarque immédiatement et malgré les excellentes conditions atmosphériques, la longue houle océane qui vient briser sur ses côtes. La perte progressive d’altitude procède comme une mise au point sur ces brisants d’une sauvage blancheur jusqu’à presqu’en apercevoir les éclaboussures alors que l’avion s’apprête à embrasser le tarmac. L’île est assez déboisée et peu construite. L’avion se pose. On débarque. Une odeur particulière qui me rappelle l’île bretonne de Houat – c’est une sorte d’herbe grasse à fleurs persistantes qui recouvre une bonne partie de l’île en l’embaumant d’un délicat parfum - titille mes narines. L’air est pur et nos poumons respirent enfin ! Après l’épreuve européenne principalement vécue en milieu citadin, c’est comme une caresse. L’alizé nous accueille…

 

Après les formalités administratives égales à la réputation chilienne qui aime les cachets, les triples exemplaires, les contrôles surtout sanitaires, on se retrouvera  délestés d’un petit paquet de bananes séchées achetées à Tahiti ! Fort heureusement, Marjo l’avait déclaré ainsi que notre provision de thé dont nous nous séparons difficilement. Celui-ci ne nous fut donc pas confisqué, bien les bananes !... Une petite heure de formalité et l’île était à nous.

 

Les gens sont sympathiques. Ici, on parle rapanui ou espagnol. L’histoire de l’île nous apprendra que le néerlandais, l’anglais ou le français aurait tout aussi bien pu s’y imposer ! C’est l’histoire de l’île qui aura le dernier mot imposé par le Chili.

 

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L’île de Pâques est une île volcanique dont l’origine est un point chaud sous la plaque tectonique de Nazca (Nazca dont je me souviens avoir survolé, au Pérou, les mystérieuses lignes). L’île de Pâques est le point culminant d’une cordillère sous-marine très étendue. Tous les volcans sont éteints. Il y en a trois principaux et une centaine de plus petits cônes qui donnent à l’île son relief ondulé.

 

Colonisée par de hardis navigateurs polynésiens entre 600 et 900 de notre ère, les recherches les plus crédibles attribuent aux îles Gambier le point de départ possible de cette colonisation sans toutefois écarter l’hypothèse marquisienne (liens culturels très forts entre les deux populations).

Ayant navigué dans ces eaux avec GPS et toutes les aides actuelles à la navigation, un immense respect m’est inspiré par ces migrants dont on peut parier qu’une seule partie d’entre eux parvint sains et sauf jusqu’à Rapa Nui. Combien d’entre eux n’ont-ils pas péri en mer ? Tous les migrants ne sont-ils pas livrés à la même enseigne, celle des aléas imposés par le hasard et la chance…

 

L’île sur laquelle ces intrépides navigateurs ont débarqué avec armes et bagages devait ressembler à un Eden. L’île devait être couverte de cocotiers et plantes comestibles. Oiseaux et poissons à profusion ainsi que les quelques animaux importés permirent aux nouveaux arrivants de développer une belle croissance démographique. Cet essor va entraîner des changements irréversibles.

Je ne peux m’empêcher de comparer tout ce que j’apprends de l’histoire de cette île à celle de notre planète bleue qui est de plus en plus étouffée par sa surpopulation. Rapa Nui ne serait-elle pas une sorte de mise en garde de ce qui s’accélère à l’échelle de notre grand village ?

 

C’est le 5 avril 1722 que la « civilisation » rencontra cette île merveilleuse où, aux dires de celui qui la découvrit Jacob Roggeveen, les insulaires étaient peu accueillants. Mais l’avait-il seulement découverte cette perle du Pacifique Sud ? Il n’avait débarqué qu’une seule journée tant vents forts et houle l’en empêchèrent. Mais le mal était fait. Il se solda par la mort de douze natifs ! Une semaine à l’ancre pour une journée à terre !... On peut dire que ce capitaine néerlandais n’avait pas fait dans la dentelle.

 

Les natifs eurent 50 ans pour pleurer leurs morts et construire de terrifiantes légendes à propos de ces étranges personnes qui tuaient avec des bâtons d’où sortait le feu. L’équipage de Fernando Gonzalès de Haedo remit une couche en tirant une salve de 21 coups de canons. Venus en 1770 depuis le Pérou avec pour objectif officiel de réclamer cette terre pour l’Espagne, ils ne s’attardèrent pas plus d’une semaine et s’en allèrent pour ne plus jamais revenir. Il faut croire qu’ici encore, comme aujourd’hui, il ne faisait pas bon s’attarder au mouillage !

 

N’empêche, le mal était fait. Il faut croire que l’arrivée de ces extra-insulaires terrifiants ont mis à mal l’équilibre social des Rapa Nui car, quatre ans plus tard, quand Cook arriva avec un équipage décimé par 100 jours de traversée, il ne trouva pas sur l’île de quoi refaire une santé à son équipage. Durant les quatre années séparant la visite des espagnols et celle des anglais, bien des évènements ont dû se produire qui mirent à mal les conditions de vie des insulaires que Cook trouva dans un état si déplorable que, très malade et après seulement quatre jours de ce constat, il cingla vers Tahiti, plus hospitalière.

 

Mais que s’est-il passé pendant ce court laps de temps ? Personne ne peut aujourd’hui le savoir. Des luttes intestines entre insulaires sont avancées sans certitude cependant. Le constat le plus affligeant fut le saccage des statues décrites dressées par les espagnols et même peintes de manière fort déformée par l’artiste qui illustra le passage de Cook dans une aquarelle de l’expédition. Les moaï y sont représentés très filiformes et tournés vers la mer ce qui est contraire à la réalité.

 

Récemment, une autre hypothèse rencontre mieux ma suspicion. En effet, au vu de la fragilité du « tuf » dont sont constitué la grande majorité des moaï, il est fort probable que les statues trouvées couchées face contre terre n’aient pas été basculées sans ménagement sans quoi elles auraient été brisées en plusieurs morceaux. L’hypothèse que j’ai retenue est qu’elles ont été déposées ainsi par les insulaires. La raison ? Des pétroglyphes trouvés excellemment conservés dans une grotte récemment découverte montrent une dévotion nouvelle aux dieux polynésiens

 

L’hypothèse d’une grande famine a aussi été écartée, les rapanui ayant trouvé une technique de culture consistant à répandre des pierres volcaniques sur tout le territoire, pierres qui conservaient la rosée nocturne et servaient ainsi à enrayer l’érosion de l’île initiée par la déforestation. Celle-ci était la conséquence de l’utilisation du bois pour se chauffer, cuisiner ainsi que pour le transport des moaï. Il est en effet admis actuellement que la technique de glissade sur radeaux de bois fut celle utilisée à contrario de celle (américaine et expérimentée sur terrain horizontal et plat !) qui prétend que c’est en les faisant « marcher » que les rapanui les ont déplacés.

 

L’idée que les insulaires, conscients de la raréfaction des ressources étaient déjà en mode de survie lorsque les anglais sont passés, n’est pas à écarter. Pourquoi ne pas ouvrir ici une parenthèse sur l’époque actuelle qui voit, partout dans le monde comme en Afrique, en Océanie, en Amazonie, l’homme s’attaquer aveuglément à ses forêts. L’exemple du déclin de l’île de Pâques ne devrait-il pas

le contraindre à la raison ? Utopie, le dieu argent est arrivé qui chasse toute velléité de raison !

 

Ceci dit, il reste à rappeler l’horrible réalité historique qui a vu dès 1862, les péruviens dont le gouvernement venait d’abolir l’esclavage, réaliser l’avantage d’utiliser pour leur agriculture une main d’oeuvre polynésienne solide et, qui plus est, n’était sous la protection d’aucun autre pays. « Au cours d’une série d’incursions dans l’île, environ 1500 Rapanui, dont beaucoup de chefs et de sages qui avaient encore la science des signes inscrits sur les tablettes rongo-rongo, furent capturés et déportés de force. » Seulement 15 d’entre eux survécurent à ce calvaire et ramenèrent entre autres maladies sexuellement transmissibles, la variole et la lèpre. Des 12000 âmes estimées à l’apogée de la civilisation rapanui, on ne recensa en 1877 que 11 personnes !

 

Sans trop de succès, des missionnaires venus de Tahiti tentèrent d’imposer le christianisme aux survivants de ce génocide. Leur seul mérite fut d’attirer l’attention de leurs supérieurs sur la situation désastreuse de cette population qui se mourait. En 1866 une mission catholique fut établie et, grâce à elle, un grand nombre d’objets rapanui furent sauvés. A cause d’elle, de nombreuses croyances furent abandonnées y compris la compétition de l’homme-oiseau pourtant « politiquement » si intéressante. En effet, chaque année en septembre (début du printemps dans l’hémisphère sud), les différents clans choisissaient un champion parmi les jeunes de leur communauté. Celui-ci s’entraînait toute l’année en vue de la compétition. Celle-ci consistait, dès la première sterne fuligineuse aperçue, à descendre les falaises escarpées en face du Motu Nui et traverser ensuite les 2 kms qui séparent le Motu du pied de la falaise. Les champions nageaient sur une sorte de planche de surf faite de  joncs et allaient attendre dans les cavernes la ponte du premier œuf… Il fallait ensuite le ramener intact à son chef qui pouvait alors se raser la tête et les sourcils en préparation de son nouveau rôle d’homme-oiseau. La tribu du vainqueur tirait énormément d’avantages de la victoire dans la mesure où elle obtenait un meilleur accès et contrôle des ressources. L’année suivante, ces privilèges étaient remis en compétition. Cette tradition perdura jusqu’en 1866, date à laquelle les missionnaires y mirent fin aux prétexte qu’il s’agissait d’une croyance religieuse basée sur un œuf et l’existence d’un dieu créateur , Make Make. De là à faire le lien entre ce Make Make et les pétroglyphes de la fameuse grotte dont il a été question plus haut, il n’y a qu’un pas dont je n’ai pas eu écho mais qui, pourquoi pas, pourrait tenir la route !...

 

L’île de Pâques n’a décidément pas encore fini de faire parler d’elle. Des scientifiques, archéologues mais aussi ethnolologues et autres spécialistes de l’histoire travaillent partout dans le monde à décoder la véritable histoire de cette île ô combien attachante, malheureusement livrée actuellement à l’avidité du tourisme de masse. Après quatre jours de découvertes à nous couper le souffle, ma femme et moi nous posons pour digérer ce flot d’informations parfois contradictoires qui entretiennent le mystère de Rapa Nui. Nous ne pouvons que souhaiter aux insulaires survivants de cette tragique épopée, de protéger leurs vestiges avec âpreté et de s’inscrire, la démarche est lentement mise en place, dans une politique de préservation écologique qu’ils ont compris indispensable à leur survie…

note : 

« Les tablettes rongo-rongo : l’écriture rongo-rongo reste la grande énigme non résolue de l’île de Pâques. C’est une série de glyphes gravés sur des tablettes de bois qui n’ont jamais pu être déchiffrés.(…) Quelle que soit son origine, la qualité de la calligraphie, très élaborée, est indéniable. Les tablettes rongo-rongo sont écrites en boustrophédon inverse (qui se meut en tournant). Dans ce système d’écriture, le tracé change alternativement de sens, ligne après ligne, à la manière du bœuf marquant les sillons dans les champs. Pour lire les tablettes, il fallait lire la première ligne de la gauche vers la droite puis tourner la tablette de 180° et lire la seconde ligne toujours de la gauche vers la droite !...

 

 

Bibliographie :

 

Les données historiques ont été largement inspirées par l’excellent guide : « A la découverte de l’île de Pâques » de James Grant-Peterkin 2ème édition 2015. ISBN : 978-956-345-666-0. Imprimé au Chili par Grafica LOM. Les parties recopiées sont entre guillemets.

 

 

 

 

 

 

18:08 Écrit par Otter2 dans Rapport de terre/mer | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

15/11/2018

Anachronisme (réflexion retrouvée en escale)

Un jour, dans d’autres lieux, j’avais raconté la mer. J’avais décrit notre vie à bord avec nos enfants que nous emmenions partager nos rêves de navigation. Nous étions jeunes et fous d’océan mais soucieux de ménager nos poussins qui, dans le fond, n’avaient rien demandé. Nous les avons initiés aux plaisirs de la navigation en respectant leurs besoins de mouvement. Nos navigations étaient brèves - le temps d’un w-e - et ponctuées du plaisir de voir du pays, découvrir d’autres cultures. Nous visitions ensemble les musées rencontrés au hasard de nos destinations. C’est ainsi que nous découvrîmes avec ravissement la vie des compatriotes de Marjo en naviguant à travers les Pays-Bas qui offrent tant de plans d’eau à l’abri du grand large et de ses mouvements d’humeur. Nous étions au comble du bonheur, sortant même notre premier Otter en hiver. Le souvenir de sa coque brisant la fine pellicule de glace qui immobilisait le petit port de Kortgene ne s’effacera jamais de nos mémoires d’apprentis marins ! Non plus la chasse aux oeufs sur le pont le jour de Pâques. Il y avait des rires, de l’enthousiasme… Il y avait aussi cette nature se reposant des estivants. Les enfants adoraient. Et nous, nous roucoulions de plaisir…

Et puis les années ont passé, notre voilier a grandi. Nos enfants aussi. Ils n’ont jamais oublié ces merveilleuses périodes d’insouciance qui nous réunissaient au cours de longs w-e d’escapades. Lorsque, devenus plus grands, nous leur annonçâmes que nous allions naviguer plus loin et plus longtemps, il ne fut pas question de partir sans eux. Ils auraient pourtant pu choisir de rester en Bretagne avec mes beaux-parents mais surtout leurs copains… Mais l’occasion était trop belle. Ils la saisirent et vinrent avec nous découvrir le merveilleux archipel des Açores. Après avoir butiné la mer du Nord, la Manche et cette Bretagne du S qui était notre terrain de jeux depuis des années, nous grignotions l’Atlantique.

Et puis, un jour, nous sommes passés ! Le grand saut vers les Amériques. Cette fois, leur vie d’adultes ne se prêtait plus à nous accompagner et c’est avec regrets que nous prîmes la décision de couper le cordon. Vous me direz qu’il était temps mais bon, est-il vraiment temps un jour ?

23 jours plus tard, nous étions de l’autre côté sans toutefois considérer notre traversée comme un exploit. Les conditions de navigation avaient été plus qu’agréables et, tous comptes faits, nous trouvions que Christophe Colomb n’avait eu que le mérite de ne pas savoir où il allait car vents et courants ne peuvent, en janvier, février, vous pousser autre part que dans les Caraïbes.

Nous entamions là les premières années de retraités, copinant avec les amis-bateaux rencontrés, plongeant tout notre saoul, partageant apéros à bord et repas improvisés. Une vie sociale incroyable régnait au sein de ces mouillages qui nous les faisait apprécier. On aurait pu y trouver tout notre bonheur et y jouer les prolongations mais le virus du nomadisme nous titillait et nous conduisit jusqu’au Canada visitant en passant et repassant, toute la côte est des Etats-Unis, les Bahamas et retour dans les Caraïbes   avec la découverte d’un tas d’autres îles dont Porto Rico et bien d’autres encore. Atterris au Guatemala, nos regards se tournèrent alors vers ce Pacifique qui nous tendait les bras mais dont nous reportions la destination chaque saison. L’idée d’éloignement n’était pas sans rapport avec nos hésitations…

Nous étions en effet conscients que si l’Atlantique était immense, le Pacifique le regardait comme une flaque du haut de sa grandeur ! Et cela, nous n’allions pas tarder à en prendre physiquement la mesure. Le constater géographiquement sur les cartes ou physiquement en le traversant constitue une différence majeure que nous allons découvrir en dirigeant notre étrave vers les Gambier. Au moment où j’écris ces lignes, il y a 34 jours que nous avons quitté Bahia de Caraquès en Ecuador. 34 jours sans voir, excepté au cours des premiers nautiques parcourus, un seul navire ! Le Pacifique S est un désert marin. Point de navires mais également point d’avions dans le ciel. Même les lignes aériennes ont déserté cet endroit...

Un jour plus tard, apercevant enfin Les Gambier apparaissant de derrière l'horizon, j'attendis d'être certain que ce n'était pas une illusion et je hurlai : Terreeeeeeeeeeeee ! Ma capitaine me rejoignit aussitôt pour partager cette joie qui fut la nôtre d'avoir une fois de plus réussi sans faute la plus longue traversée de notre vie de marins. Nous avions fait de cette traversée une initiation à la solitude à deux. 

Installé dans un confortable fauteuil en terre liégeoise où nous sommes en escale, je me souviens de notre belle aventure et me surprends, au-delà de l'immense plaisir de revoir toutes celles et ceux que nous aimons, de sentir mon coeur me tirer déjà vers le Pacifique et notre cher Otter qui me manquent déjà... 

14/09/2018

visite à Omoa 11 spt 2018

Il faut que je vous raconte notre expédition à OMOA, petit village au Sud de Hanavave. Nous y sommes ancrés (à Hanaveve) en raison du meilleur confort que ce mouillage offre par rapport à celui de Omoa, particulièrement rouleur. Toujours dans le but de nouvelles découvertes, nous décidons de rallier Omoa en annexe. Le plein est fait, un bon grappin et une longue ligne de mouillage est à poste, nous prenons une petite réserve d’eau, notre VHF portable et le téléphone. On ne sait jamais ce qui peut arriver ! D’aucuns penseront que se préparer comme pour une longue traversée, alors qu’un petit quart d’heure seulement nous sépare de Omoa, relève de la paranoïa… Détrompez-vous ! Comme moteur annexe, en cas de panne du moteur principal, il y a seulement nos rames et, comme nous sommes athées tous les deux, les prières ne font pas partie du matériel de sécurité.

Bien décidés à ce que tout se passe bien, nous quittons l’Otter et prenons plein pot la direction du Sud. En route, alors que le soleil brille, que le ciel est bleu, la mer se creuse un peu me rappelant que nous somme déjà presque en haute mer. Prenant la ligne droite comme route la plus logique, je m’éloigne de la côte. Je me mets alors à gamberger : « P…, si le moteur tombe en panne ici, j’aurais l’air malin avec mes 20 mètres de mouillage ! Pas très efficace dans 1500 mètres de fond ! Et, ramer contre le vent de terre  avec une annexe qui n’est pas du tout faite pour ça… ». Bref, je ne dis rien mais Marjo me trouve bien pensif durant cette traversée dont le quart d’heure m’a paru une éternité !..

Rassuré que tout se soit bien passé et, sage décision prise de rentrer en longeant la côte, nous pénétrons dans la petite darse réservée aux embarcations légères qui y sont déjà assez nombreuses. Prenant exemple sur l’amarrage des locaux, je dépose Marjo sur le quai, mouille mon ancre à l’arrière et amarre consciencieuse sur une bite du quai laissée libre. Une gentille marquisienne (elle attend le retour de son mari pêcheur) papote déjà avec Marjo qu’elle a aidé à débarquer, le ressac rendant l’opération hasardeuse.

Et nous voilà partis à la découverte du village. De « ka Hoa » en « ka Hoa » (rappelez-vous, cela signifie bonjour en marquisien), nous pénétrons dans le village. Des « tikis » jumeaux veillent sur l’artère principale d’un côté, l’océan, de l’autre. Nous trouvons d’abord une jolie petite église dont nous poussons la porte gardée à droite par un énorme bénitier rempli d’eau bénite. Quelques fleurs rouges du plus bel effet décorent la surface. L’intérieur, caractéristique de tous les édifices religieux, nous embrasse de son silence et la chatoyante lumière diffusée à travers les vitraux complète l’appel à la méditation. C’est notre ressenti pour la plupart des églises que nous visitons. Ici, nous sommes loin des terribles (horribles) représentations de la passion du Christ rencontrées en Espagne et au Portugal où l’iconographie est comme une compétition à l’horreur. On dirait là-bas, que plus ça saigne, plus c’est réaliste, mieux c’est ! Ici, c’est tout gentillet. Il y a des fleurs partout. Même Jésus, bien que cruellement suspendu, semble béatifié par le magnifique collier de fleurs qui décore sa poitrine. Un grand tamtam et un ukulélé sont là pour témoigner qu’ici, les offices sont l’occasion de partager la musique étroitement associée à la prière. Le mobilier (tabernacle, autel, sièges divers,… sont sculptés dans des bois précieux démontrant ainsi la ferveur des fidèles qui participent activement à l’entretien de l’endroit. Celui-ci respire la bonne attention que la population lui accorde.

Poursuivant notre route, nous découvrons le local de l’Office du tourisme de Fatu Hiva. Une jolie marquisienne nous accueille et nous renseigne gentiment en allaitant le plus naturellement du monde sa nouvelle-née. Magnifique maternité qui nous emmène bien loin des réticences européennes à l’allaitement en public en particulier et à l’allaitement tout court en général ! La maman, pas du tout dérangée, est disponible, aimable et bien disposée à répondre à nos nombreuses questions. Nous apprendrons ainsi que les marquisiennes, il y a bien longtemps, accouchaient sur une « pierre à accouchement » en présence uniquement d’hommes médecine et autres prêtres, les femmes n’étant pas autorisées à assister. Fort heureusement, les choses ont changé et les femmes reprennent lentement mais sûrement la place qui leur revient.

Un peu plus loin, nous rendons visite à Hina, artiste marquisienne, s’ingéniant à perpétuer l’art en appliquant les techniques du passé. Elle dessine à l’encre de chine des dessins souvent repris dans les tatouages. Raies, stylisées, tortues, croix marquisiennes, dauphins,… Elle dessine cela sur des morceaux d’écorce, traitées par des procédés ancestraux qui les assouplissent et les rendent utilisables pour recevoir les dessins. Elle les exporte à Tahiti pour être vendus aux touristes, ce qui constitue une belle source de revenus. Ces tapas (le « s » n’est pas prononcé), sont confectionnés sur des écorces variées de l’arbre à pain et du murier, l’endroit où est prélevé l’écorce en détermine la couleur. Hiva, très affable, nous explique avec beaucoup d’à propos, les différentes étapes de leur fabrication qui nécessite de les marteler longuement au moyen d’un marteau en bois sur une grosse pierre ronde lui servant d’enclume et ce, pour les assouplir et les préparer à recevoir l’encre des dessins.

Plus tard, alors que nous redescendons l’artère principale, nous rencontrons Stella qui s’en revient chez elle en compagnie de sa fille Marie-Thérèse (je vous fais grâce du nom marquisien impossible à bien prononcer, encore plus à retenir !). Stella est la femme du pêcheur rencontrée à notre arrivée. La glace est donc rompue et Stella nous invite à lui rendre visite. « Si, si, venez ! Venez voir ma maison ! ». Bon, impossible de refuser. Nous lui emboîtons le pas et découvrons, ressortant de l’effervescence végétale, une maison… non, on ne peut pas appeler ça une maison… disons alors plutôt un bâtiment entièrement recouvert, parois verticales comme horizontales, de grand carrelage brillants blancs. A l’intérieur, où nous pénétrons à l’invite de notre hôtesse, nous découvrons que sols et murs sont également entièrement carrelés de blanc. Seuls les plafonds ont échappé au massacre. Tout le confort semble présent hormis un lit, les matelas étant, comme dans toutes les autres habitations visitées, déposés à même le sol. Nous voilà dans la cuisine où une table est chargée de plats préparés. Il y a un poisson cuit, des bananes féi (variété de bananes rouge entre plantin et banane classique) cuites à la vapeur, et un plat de poisson crû cuit dans l’acidité d’un mélange citron/coco et eau de mer ! Il est 11h30. Nous apprenons qu’ils ont déjà dîné. Ils nous invitent à nous restaurer. « Mangez ! » Devant nos hésitations bien compréhensibles, Stella insiste : « Mangez ! Mais mangez donc ! ». Impossible de refuser mais, alors que Marjo ne semble pas décontenancée, mon non verbal cherchant une fourchette. P…, au moins une fourchette ! Nom de d… Marjo se marre. Elle a déjà saisi un morceau de poisson crû entre ses doigts et le déguste en ne tarissant pas d’éloge sur son bon goût et sa fraîcheur. Entretemps, j’ai quand même reçu un fourchette mais… me vois contraint de manger à même les plats ! Pfffft, je traîne mon éducation comme un boulet mais apprécie quand même la nourriture. Ce poisson crû est une vraie délicatesse. Tout en poursuivant notre dégustation, nous interrogeons Stella et Marie-Thérèse sur les recettes locales, le mode de vie, les relations entre habitants,… Eric arrive et se joint aux spectateurs de notre repas improvisé. J’adore !… Mais bon, ce sont tous de braves gens qui nous montrent les photos des grands moments de leur vie (protégées par du film plastique), nous dévoilent les inévitables guerre de clans, les conflits de territoires pour la chasse à la chèvre et aux cochons sauvages (rien n’est clôturé - pas encore), les jalousies,… Ils nous montrent aussi le produit de leur artisanat (Eric est sculpteur et fabrique des tikis qu’il revend également aux touristes débarquant à Tahiti).

(Précisons qu’ici, du fait que nous sommes les seuls étrangers en visite dans le village, il ne leur vient pas à l’idée de nous considérer comme des touristes. En période d’affluence de « tourdumondistes » les choses doivent être bien différentes. Notre chance est d’arriver partout en dehors des périodes d’affluence des voileux qui, pour la plupart et en raison de l’avancement dans la saison hors cyclones, sont déjà tous partis vers Tahiti… cap vers l’ouest).

Cette parenthèse refermée, et alors que nous lui avons acheté un de ses tikis , bien plus joli à notre goût car brut de finitions vernies et autres teintures, nous prenons congé. Notre annexe nous tracasse et nous tardons à nous assurer qu’elle est toujours bien amarrée. Aussitôt, Eric nous cherche une caisse de divers fruits de son jardin dont des bananes rouges telles que dégustées pendant ce repas improvisé. Il y ajoute un morceau de cochon sauvage congelé et semblant avoir été prélevé à la machette. Oui, vous l’aurez compris, l’art de découper la viande n’est manifestement pas le souci majeur de ces descendants des boucaniers…

Après les échanges d’adresse emails, nous prenons congé. Eric prend son vélo, y installe notre carton de « cadeaux » et nous accompagne jusqu’au port. Ouf ! Notre annexe est encore là mais bizarrement, notre amarre principale a été dénouée et, fort heureusement, s’est emmêlée à l’amarre de la barque voisine. « Cela arrive, nous déclare Eric sans s’émouvoir ». Ok, ils sont tous gentils, les gens sauf… mais s’il n’y avait que des gentils, dans le fond, ce ne serait pas normal, non ?

L’après-midi, rentré à Hanavave par le chemin des écoliers qui nous a pris le double du temps, je retrouverai avec bonheur le groupe de raies manta observé hier au mouillage. Armé cette fois de ma GoPro, chaussé de mes palmes et équipé de masque et tuba, je suis allé à leur rencontre (voir le petit film) et suis rentré à bord l’esprit encore tout chahuté par l’émotion de cette nouvelle et inoubliable aventure !… Quelle journée !…