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05/06/2017

Démâtage à Cayo Quemado

Chronique de Cayo Quemado en différé car là-bas, internet connais pas (ou presque)

L'endroit est paradisiaque. Les Américains l'ont "colonisé" au point de même lui donner un autre nom : "Texan bay" ! Je m'en offusque mais suis bien le seul...
Nous sommes ici car notre mât devait être déposé pour travaux impossibles à réaliser avec le mât en place. Il s'agit de palier un problème de fragilisation de l'inox en l'absence d'oxygène et confronté à la longue, à d'inévitables entrées d'eau salée. Les cadènes (chain plate en anglais) deviennent cassantes et sont responsables de bien des démâtages sur des navires anciens. Aussi, la prudence étant, nous nous sommes décidés. Et c'est parti : le mât a été déposé à la façon guatémaltèque c'est-à-dire de manière certes rudimentaire (pas de grue !) mais combien astucieuse. J'en profite pour vérifier et remplacer s'il le faut les connexions électriques pendant que notre gréeur s'occupe de déplacer un réa de tête de mât qui nous pose problème depuis des années sans avoir encore pu trouver de solution. Lui, il a vu et compris le problème et a fait ce que j'ai demandé sans faire d'histoires (En Europe ou en Amérique, tout problème est trop rapidement transformé en possibilité de faire de l'argent avec des solutions relevant du "vite fait, mal fait").
Bref, ça n'arrête pas de bosser... par une température que l'échelle Celsius a bien du mal à mesurer et encore moins l'impression ressentie. Pas un souffle de vent. Pas un nuage. Le soleil donne comme le chante si bien Voulzy. Je ne sais s'il me rend intelligent. Je pense que, moins poétiquement, il m'abrutit. Je sue sang et eau comme on dit et je bois des litres d'eau que je rafraîchis au frigo. Je gère l'eau fraîche comme si ma vie en dépendait. La fin de journée s'adapte au coucher du soleil. Quelques heures de bien-être nous sont accordées. On prend une douche que l'on voudrait plus fraîche mais c'est bon quand même de se sentir propre. On s'organise alors pour la soirée. Ici, pas de télévision, pas d'internet... On met l'accent sur le repas du soir. Aujourd'hui, petite salade vinaigrette et fromages (les bons sont rares mais Marjo les trouve). On se fait une petite tente dans le cockpit. Nos lampes solaires sont allumées et, j'ai un peu honte de l'avouer, j´ai lancé le groupe électrogène pour refaire une santé à nos batteries qui, sans l'éolienne (on vient seulement de la remettre en place sur le portique) peinent à maintenir la charge et - j'y arrive - je nous suis placé un p... de super ventilateur qui est en train de nous rassurer que la vie est quand même belle dans le rio Dulce. Je m'en vais terminer cette petite chronique en même temps que faire un sort à cette bouteille de vin que Marjo a sortie pour fêter le remplacement de ces vieilles cadènes (Il paraît qu'à un certain âge, elles cassent comme du verre !). Les nôtres semblent toujours en parfait état mais bon, ce qui compte, c'est que leur remplacement va renforcer la confiance que nous avions déjà dans notre vieux copain de vagabondage. Le gréeur a annoncé quatre jours de travail. Ce sera quatre jours. Un vrai pro ce Tom Gensemer.
Branle-bas de combat ! Voilà que la pluie qui rafraîchit d'atmosphère se met à tomber. Tous les hublots et autres capots ouverts. On se précipite pour tout fermer et moi, ne m'avouant pas vaincu, je reviens dans le cockpit de notre voilier nu de son manque de mât. Il tonne. On compte pour savoir si on reste... La magnifique musique de notre gréeur (Katy Melua) apaise les nombreux roulements de tonnerre de l'orage qui gronde. Mais la musique nous envahit. La nuit est noire, très noire. Seuls les éclairs illuminent le mouillage. Moi, je me sens, bien assumant avec bonheur mes 67 printemps...et regrettant de ne pouvoir remercier pour tous les happy birthdays reçus.
Je reprends le clavier... Après une douche d'eau de pluie enfin fraîche prise dans le cockpit, je suis rentré. Il éclaire et tonne à tout va. Je ne savais pas qu'un jour je serais si heureux de n'avoir pas de mât. L'orage a encore tué deux fils il y a deux semaines. Il ne faut pas rigoler avec cela ici. T'as l'impression que si ton heure est arrivée, t'as beau te mettre à l'abri... Et ça éclaire et ça tonne ! Inutile de compter. L'orage est sur nos têtes. Je vais me coucher sans me sécher, d'ailleurs c'est fait. La chaleur a fait son travail... Ah...p... ça craque fort ! Je n'ai pas vite la trouille mais là, c'est du grand Guatemala ! L'eau ruisselle à l'intérieur par les sorties de cadènes malgré l'étanchéité provisoire prévue pour la nuit par le gréeur...
L'orage s'éloigne. Je crois que j'ai écrit pour me rassurer... Demain est un autre jour.

10/04/2017

Quantité négligeable

Comme je vous en informais dernièrement ici, à Cayman Brac, il n’y a pas de bus public. L’île est certes petite mais suffisamment grande pour nécessiter un moyen de locomotion plus efficace que la marche. Aussi c’est l’auto-stop qui fonctionne assez bien ou la location de voiture (pas trop chère) ou encore le taxi mais ils sont rares. D’où, nous faisons du stop et hier, en début d’après-midi, un automobiliste s’arrête et nous dit pouvoir nous emmener. Marjo monte à côté du conducteur et, je ne sais si c’est à cause des accents, ils se reconnaissent des origines néerlandaises communes. Alors que je tente de m’asseoir avec difficulté à l’arrière (le siège avant étant complétement reculé), j’ai une demi-fesse posée et toujours un pied sur l’asphalte, le véhicule démarre ! Je m’accroche à l’appui-tête d’une main, me cramponne à mon sac à dos que j’avais introduit en premier sur la banquette et, en m’écriant « Stop ! I’m here !!! » je tente stupidement de freiner le véhicule au moyen du seul de mes pieds resté en contact avec le sol. Le conducteur, confus, saute sur ses freins et se confond en excuses. N’empêche, ma fierté avait reçu le coup de grâce car, distrait par le charme fou de ma charmante épouse, il m’avait tout simplement… oublié ! Marjo était pliée en quatre et moi, vexé, j’avais pour la première fois de ma vie, goûté à la toute particulière impression d’être une quantité négligeable…

05/04/2017

Les lunettes de Marjo

 

Cayman Brac, le 4 avril 2017

 

Hier, après nous être restaurés, nous avons pris la direction du musée de l’île. S’il y en a un, il reçoit systématiquement notre visite. Bien que l’île soit petite, un kilomètre reste un kilomètre et, s’il y a quelque chose qu’un marin perd vite, c’est le désir, voire la faculté de parcourir de longues distances à pied (J’écris cela parce que ça m’arrange car Marjo continue, elle, à apprécier la marche). Il ne reste donc que le taxi, la location de voiture (30 US$ la journée, ce qui n’est pas le Pérou !) mais bon, ça fait quand même cher le musée même si celui-ci est gratuit ! Renseignements pris, on nous dit qu’ici, il n’y a qu’à solliciter les rares automobilistes qui fréquentent l’île pour être gentiment pris en charge. Il n’y a pas de bus public. C’est donc pouce en l’air que nous nous sommes placés au bord de la route, au bon cœur des conducteurs dont nous n’avons pas pu compter le nombre supérieur à dix avant que l’un d’eux ne s’arrête. Il n’y a que quelques jours que nous sommes arrivés et déjà, le bouche à oreille des insulaires a fait de nous l’événement ! Remarquons que nous sommes le seul voilier de passage en ce moment. J’ai l’impression que les gens qui nous dépassent en voitures se téléphonent en se disant qu’ils viennent de croiser les navigateurs Belges qui font leurs courses, qui sont au restaurant, qui font du stop ! Bref, tous nos faits et gestes semblent, comme par enchantement, connus de tous ! C’est un peu comme si on avait appelé un taxi ! Pouce aussitôt levé, aussitôt chargés. C’est la magie de Cayman Brac…

Bref, nos visite et courses terminées, nous rejoignons notre dinghy pour rallier notre bord. Amarre larguée, je m’éloigne de la jetée au ralenti puis accélère pour mettre l’annexe au planning. Le vent additionné au vent de vitesse surprend Marjo qui sent son chapeau s’envoler et, en essayant par réflexe de le rattraper au vol, sans qu’on sache vraiment ce qu’il s’est passé, Marjo s’écrie : « mes lunettes ! ». Aussitôt, je coupe les gaz et, pendant que Marjo cherche dans le dinghy au cas où ses lunettes y seraient atterries, en bon marin ( !), je prends immédiatement deux alignements sur la côte pour mémoriser l’endroit précis où les lunettes sont tombées à l’eau. Il est 17 heures. Il nous reste une heure et demie avant le coucher du soleil. Il nous faut au moins tenter de les retrouver ! Une nouvelle monture avec des verres progressifs, nous pensons avec effroi avoir, comme on dit, fait notre journée. Non seulement, financièrement mais surtout qu’ici, au bout du monde, une paire de lunettes correctrices ne se trouve pas dans un coquillage ! Ni une, ni deux, nous retournons au bateau, y embarquons la bouteille de plongée de réserve et revenons sur place,. Marjo tourne au-dessus de moi qui plonge à une dizaine de mètres de profondeur à la recherche des lunettes envolées. Systématiquement, je palme en décrivant des allers-retours recoupant le trajet supposé du dinghy. Après trois quarts d’heures de recherche, le soleil descendant sur l’horizon, force nous est de constater l’échec de nos recherches. De plus, c’est la troisième fois que je plonge et, malgré le fait que les profondeurs atteintes ne sont pas énormes, cela me fait trois plongées successives sur la journée et, à mon âge… Pas de panique quand même, mon ordinateur de plongée me rassurant quant à la non obligation d’effectuer l’un ou l’autre pallier supplémentaire.

Le lendemain matin, nous repartons plonger. Ici, pas question de manquer une seule plongée car les sites visités depuis notre arrivée peuvent être vraiment qualifiés d’exceptionnels.

Mais nous n’avons pas oublié l’échec de la veille et décidons de revenir tenter notre chance pour retrouver les lunettes avec le reste d’air de nos bouteilles. Nous voilà donc de retour avec un mouillage complet, l’immergeons et, suivant les conseils de notre fils François contacté le matin par téléphone, nous décrivons des demi-cercles à partir de la position relevée la veille. Cette fois ce n’est plus du loisir, c’est du travail. Marjo et moi nous croisons à plusieurs reprises, bredouilles. C’est alors que, arrivé au bout d’un de ces demi-cercles, je fais demi-tour et vois arriver sur moi dans un nuage de bulles d’enthousiasme, Marjo brandissant ses lunettes, les bras levés en signe de victoire ! La persévérance a une fois de plus eu raison de l’adversité. Merci quand même à notre amie Dominique qui nous a dit avoir été mettre un cierge à St Antoine afin qu’il nous aide dans nos recherches ! Et ce soir, c’est sur cette bonne nouvelle que nous avons bu un bon rhum jamaïcain à la victoire des lunettes retrouvées... La vie est toujours belle à bord de l’Otter II…