Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/08/2018

Mise à jour 3 : 7ième jour



Comme le Pacifique est grand ! Voilà bientôt une semaine que nous naviguons sans traîner en chemin et nous avons parcouru environ 650 MN. Il ne reste plus que 1950 MN pour rallier l’île de Pâques ! Ok, il a fallu faire avec Mr Humbolt qui nous a poussé vers le N alors que nous faisions route au SO. Sans le moteur nous étions bons pour visiter les Galapagos… Mais ce soir, les affaires reprennent. Le vent se positionne de plus en plus SE ce qui nous autorise un bon angle pour viser l’île aux géants. Alors que je prends mon premier quart (de 11h00 à 02h00), Marjo m’annonce un ciel magnifique et, de fait, je découvre une voûte céleste incroyable que je reconnais avec l’application de mon iPad Sky guide (éclairé en rouge pour ménager ma vision crépusculaire).
Il faut s’habituer aux différences avec le ciel européen et ce puissant outil équivalent dans son principe au starfinder de ma jeunesse n’en a plus que le principe car ne nécessite aucun réglage, l’iPad se positionnant automatiquement grâce à son Gps interne ! Quel progrès !!! Je redécouvre les noms mythiques des constellations. Tiens ! La Grande Ourse n’a pas complètement disparu. La petite non plus mais elle est plus difficile à situer. On commence toujours par rechercher ce que l’on connaît… ou croit connaître ! « Selon la mythologie grecque, cette constellation représenterait Callisto, une nymphe aimée de Zeus. Quand Héra, l’épouse de Zeus découvre leur relation, elle changea Callisto en Grande Ourse et son fils
Arcas en Petite Ourse. Outragée par cette offense à son honneur, Héra demanda justice à l’Océan et les ourses furent condamnées à tourner perpétuellement autour du pôle Nord. ». Comme vous le constatez, ce « Sky guide » m’aide non seulement à reconnaître planètes et étoiles mais en plus, comble mes lacunes classiques ! Le ciel a décidément toujours fasciné les hommes. Les ourses étaient déjà connues de Ptolémée.  Ils en ont fait un terrain d’aventures d’abord imaginaire en y associant les dieux puis scientifiques et technologiques au point d’y aller voir de plus près. Tintin n’a-t-il pas précédé l’homme sur la Lune ?… Le ciel restera toujours un magnifique terrain d’investigations philosophiques ne laissant personne indifférent et nous ramenant irrémédiablement aux trois questions fondamentales : qui suis-je ? D’où vins-je ? Où vais-je ?… Comme vous le constatez, je n’échappe pas à cette fascination et prends un plaisir tout particulier à réaliser le privilège d’une observation du ciel en haute mer, loin des inévitables pollutions lumineuses générées par l’activité humaine.
Et pendant ce temps, l’Otter II creuse bravement son sillage poussé par l’alizé qui s’installe et souffle de manière soutenue entre 4 et 5 Beaufort. Le courant se faisant de moins en moins sentir - la t° de l’eau est ici de 23° - nous allons commencer à rattraper notre retard si tant est que nous puissions en avoir ! Notre vitesse sur le fond grimpe plus souvent au-dessus de 6 noeuds ce qui nous laisse espérer des moyennes journalières supérieures à 120/130 MN. Mais nous sommes maintenant dans le rythme. Bien amarinés, plus de séquelles de mal de mer. L’ambiance est excellente. Chacun vaque à ses occupations, Marjo préférant le confort du carré et moi squattant le cockpit. Tous mes quarts, je les passe dehors, bien équipé et à l’abri de la capote, je suis comme un coq en pâte, à pied d’oeuvre pour intervenir sur la barre ou les voiles. J’aime ça. Je suis dans mon élément. Je respire. Je me sens vivant et bien dans ma condition de marin. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ici, ce n’est pas les Caraïbes. Il fait beaucoup plus frais. L’alizé dont j’ai déjà décrit l’incroyable douceur aux Antilles est à notre latitude beaucoup moins doux. Il n’y a que lorsque le ciel se dégage et que le soleil peut donner toute sa chaleur que l’on se rend compte que l’on est sous les tropiques… C’est parfois plus facile de supporter la fraicheur de l’air car il suffit de se couvrir que d’encaisser tout nu une chaleur humide sans autre possibilité de rafraîchissement que le ventilateur ou le T-punch !
Autant on nous avait annoncé une vie marine beaucoup plus manifeste dans le Pacifique autant celle-ci brille par son absence depuis notre départ. Si ce n’est quelques fous de Bassan ou autres puffin qui nous suivent et s’oublient de temps en temps sur nos voiles neuves (ceci au grand dam de Marjo !!!), nous n’avons encore rencontré ni dauphins, ni baleine ou autre visiteurs probables. Rien ! Nous sommes en attente et je me dis parfois qu’à force de lire, on ne regarde plus assez l’océan…
05h00. Je prends mon deuxième quart après 3 merveilleuses heures de sommeil profond. Je pousse mon nez dehors et le ciel a changé car la Lune s’est levée et éclaire magnifiquement le ciel où trônent quelques nuages dont la Lune se sert pour éparpiller sa lumière. Elle est en phase croissant descendant et sera nouvelle dans 5 jours, 9 heures. Actuellement, elle est pleine à 33,340%. Toutes ces précisions  proviennent d’une autre appli mais cela n’effacera jamais la poésie du petit truc qui ne changera jamais et est, dans ce sens, rassurant : la Lune ment toujours !

Position  ce vendredi 8  juin à 05h48 :

S 03°39’50.0’’
W 089°36’14.1’’

Mise à jour 2 après traversée vers les Gambier (4ème jour)

Quatrième jour (mardi 5 juin 2018): Position à 13h00 local time : S 00°29’43.3’’ W 086°07’42.3’’

Une journée à bord de l’Otter II

Tout se passe bien à bord. Le temps s’enfuit sans qu’on s’en aperçoive. Le temps en mer est différent. Il est comme pris en charge par les impératifs de la navigation. De jour comme de nuit, lorsque le vent forcit, une prise de ris dans la grand voile ou quelques tours à l’enrouleur de yankee doivent être pris. De même, lorsque le vent faiblit, il faut renvoyer de la toile. Quand il refuse ou adonne, des réglages dans l’orientation des voiles sont nécessaires. Cela demande une attention permanente qui s’intègre presque comme une seconde nature à tel point que Marjo et moi nous retrouvons souvent ensemble dans le cockpit avec une intention identique. On pense ensemble qu’il est temps de faire quelque chose et, le plus souvent, on est d’accord sur le choix de la manoeuvre à effectuer. On dirait que l’état de marin prend le pas sur le quotidien. Quand Marjo cuisine, je temporise en reportant un réglage destiné à accélérer le voilier ce qui le rendrait moins confortable. Quand l’un de nous dort, sauf nécessité, pas question de « wincher » pour affiner un réglage qui peut attendre et ainsi, respecter le sommeil du juste !… Quelquefois, je déroge à ce principe quasi sacré et c’est le retour de flamme assuré. « Quelle idée t’as encore eue de toucher aux réglages ! ». Aussi, l’habitude s’est presque transformée en règlement. Pendant la nuit, exception faite des changements de quart qui y sont propices, pas de bruit. Tous les bruits habituels du bateau qui travaille sont intégrés dans nos oreilles comme « normaux ». Les autres comme une alarme du radar, un écart de route du pilote, une cible AIS dangereuse,… demandent une réaction le plus souvent individuelle (celui ou celle qui est de quart intervient). Parfois, ce qui est plus rare, il s’agit de la sécurité du bateau et les pêcheurs en sont les principaux responsables. Les locaux surtout qui travaillent sans AIS, sont parfois très difficilement visibles sur le radar. Ils changent de direction très souvent et sont tellement éclairés que leurs feux de navigation permettant d’en déduire le sens de la marche, sont inutilisables. Il faut reprendre le voilier en mains en débrayant le pilote (que ce soit le pilote automatique ou le régulateur d’allure) et, barre en main faire un grand tour afin d’éviter filets et… parfois collision !!! Quand ils sont loin, l’équipage respire car ils représentent le plus souvent une entrave à une nuit douce et tranquille… La vie à bord est donc réglée au rythme des manoeuvres mais aussi - et ce qui fait le plus souvent le sel de la croisière - les repas. A bord de Otter2, tous les petits déjeuners sont composés de céréales agrémentées de fruits secs (noix, figues, raisins,… dont le mélange varie en fonction des humeurs de Marjo ainsi que de la disponibilité dans les magasins d’alimentation rencontrés). Quand je dis tous les petits déjeuners, c’est en oubliant les exceptions du week-end ou l’équipage a droit à la totale ! Marjo a prévu le coup et a cuit un pain dont elle a le secret. Cela parfume le bateau le jeudi ou le vendredi, laissant déjà nos esprits se préparer aux oeufs sur le plats, lard rissolé, confiture, chocolat et plus si possibilités de la cambuse. Le côté exceptionnel de ces petits déjeuners en font un moment vraiment apprécié de tout l’équipage. Vers midi, moi qui suis le plus souvent assis dans le cockpit, je salive déjà stimulé par les bonnes odeurs de cuisine de Marjo qui, quel que soit le temps, nous concocte un repas chaud presque toujours digne d’une excellente pension de famille. Je dois avouer que ce don qu’a ma Capitaine de toujours agrémenter nos repas de cette touche de cordon bleue qui la caractérise, crée une ambiance que d’aucuns pourraient imaginer improbable sur un petit voilier. Et pourtant, c’est ainsi que je le vis ! Une tasse de thé, un ou deux pancakes pour le goûter lorsque l’envie lui prend et le milieu de l’après-midi se fait retrouvailles dans le cockpit. On parle de la route qui se refuse à nous et des options que l’on envisage pour « passer ». On commente les courriels reçus. On se retrouve ainsi un peu car nous avons chacun notre vie à bord. A l’heure ou j’écris ces lignes, Marjo est allongée à l’intérieur dans le carré et lit. Elle rattrape le temps perdu en préparation du bateau. Elle se replonge dans cet univers tellement riche qu’est et a toujours été pour elle, la lecture . Pareil pour moi qui ne m’arrête de lire que pour manger manoeuvrer, écrire, dormir et… regarder la mer. Fort heureusement, liseuse et iPad nous permettent d’emmener notre drogue avec nous sans alourdir le bateau. C’est en tous cas un avantage qu’on n’enlèvera pas à l’informatique ! Le soir au coucher du soleil, nous prenons l’apéro. Le plus souvent un doigt de rhum que nous économisons un max car, bien que nos réserves soient confortables, l’idée - lue dans un blog ami - qu’il était possible de négocier des perles contre du rhum (denrée apparemment très rare dans les îles perlières) nous pousse à l’économie !… Afin de ne pas alourdir les estomacs, on grignote un peu et, une fois l’apéro siroté, nous nous sustentons de quelques salades de fruits ou autre en-cas très léger. Ce « régime » est très orienté vers les fruits et légumes (nous mangeons très peu de viande) et dès que la traversée se prolonge, nous pêchons et tentons d’attraper des dorades coryphènes aussi appelées par les îliens caraïbes des maï-maï. Ces excellents poissons, qui peuvent atteindre des tailles impressionnantes, nous les prélevons avec un leurre de fabrication artisanale au départ de vieux tubes de dentifrice. Faut croire qu’elles aiment ça ! De plus la taille relativement petite de ce leurre nous permet déjà une sélection. Seules des dorades dont les filets représentent deux repas pour deux sont pêchées. On est écolo ou on ne l’est pas. Un truc à savoir est que ces dorades sont de redoutables prédateurs dotés d’accélérations stupéfiantes qui leur permettent de suivre les poissons volants (exocets) et de les attraper à l’atterrissage ! Vous aurez compris qu’il ne faut pas être bien malins pour décider que, lorsque des exocets s’envolent par escadrilles entières autour de nous,, les dorades sont là, il est temps de mouiller une ligne de traîne… Le soleil se couche ici aux environs de 07h00 et la nuit s’installe très rapidement. A 08h00, il est mon temps d’aller me coucher. Des « quarts » de trois heures rythment ainsi nos nuits. Je dors donc de 8 à 11 et de 2 à 5 et Marjo le reste du temps. Nous dormons donc chacun 6 heures par nuit ce qui est suffisant, quelques siestes diurnes viennent parfois compléter agréablement ce capital sommeil et ce rythme prend lentement le pas sur ceux qui règlent notre vie à terre. Après quelques jours, les période de veille deviennent de moins en moins difficiles. Les envies d’endormissement s’estompent et les quarts de veille deviennent rapidement une habitude. Néanmoins, lorsque, comme cette nuit, nous sommes seuls au monde et que, durant les 12 heures de quart, nous ne rencontrons pas âme qui vive à plus de 24 milles à la ronde, il nous faut toute notre rigueur de marins pour ne pas penser que les quarts de veille, en ces lieux, sont de la foutaise !… (à suivre…)

Mise à jour 4 : 10ème jour...

07h00 locales. Le jour se lève à la suite de la Lune qui s’obstine encore un peu à éclairer notre nuit qui fut d’encre. L’Otter fonce vaillamment dans cette obscurité à laquelle on s’habitue peu. L’océan s’est creusé sous l’effet prolongé d’un alizé que je trouve plus musclé que ce à quoi on s’attendait. Il souffle de l’ESE hors rafales entre 5 et 6 Beaufort (17-27nds). Nous naviguons au près bon plein presque vent de travers et notre vitesse descend rarement sous les 5 noeuds avec deux ris dans la gd voile et plusieurs tours dans le yankee. On fait même des pointes à 8 ! Il reste 1400 nautiques pour rallier l’île de Pâques… On n’est qu’à la moitié du chemin ! Il faut vivre cette navigation pour réaliser que le Pacifique est immense ! Habitués depuis nos années caraïbes à de relativement courtes distances (nos plus longues traversées atteignaient rarement une semaine), nous sommes confrontés ici au temps qui passe et semble nous dire : quoi que vous fassiez, il faudra autant de jours pour aller de là à là. On ne compte plus en nautiques ; on compte en nombre de jours probables. On apprend à appréhender les distances en vrais marins ! Pour moi, l’apprentissage est plus difficile que pour Marjo qui reste indéfectiblement d’humeur égale, heureuse qu’elle est d’être dans notre projet et de s’occuper de moi et du bateau en bon capitaine qu’elle est. Elle redouble d’imagination pour cuisiner « poubelles vides » tout en nous mijotant des repas succulents dont la surprise est rarement absente ! Cette énergie qui l’anime me sidère moi qui ressens de plus en plus le poids des ans. Mais je tiens bon et puise dans mes réserves de philosophie l’idée que je suis ici par choix et que, tant qu’à les assumer, autant le faire en retirant des moments de lassitude le meilleur de ce qui m’a attiré si loin de tout : l’océan à perte de vue, ses couleurs changeantes, ses ciels cyclothymiques passant du noir orageux au bleu optimiste en seulement quelques heures, parfois moins. Et ce vent, imperturbable moteur de notre voilier. Quelle formidable énergie !…


20/05/2018

Piégés en Ecuador

Alors que hier soir, Marjo s’était renseignée auprès du vieux réceptionniste sur le prix d’un taxi pour nous emmener le lendemain à Cotopaxi (prix annoncé 5 dollars), ce matin, nous demandons au jeune réceptionniste - le vieux ayant terminé son service - d’appeler un taxi. Il s’exécute mais dans sa demande nous comprenons qu’il précise que c’est pour deux touristes ! Le taxi arrive et, comme à son habitude, Marjo demande : « Quando por Cotopaxi ? ». Et voilà que le prix avait triplé ! Marjo négocie mais le chauffeur est intraitable. Pas de pitié pour les gringos ! Ok, puisque c’est ainsi, emmenez-nous au terminal de bus de Latacunga. Nous y arrivons alors que le bus pour Cotopaxi est sur le départ. Pas le temps de passer à la billetterie, nous montons à bord confortés par le convoyeur du bus qui nous dit qu’il n’y a aucun problème à acheter les billets en cours de trajet. Nos gros sacs dans la soute à bagages, nous voilà rassurés et profitons du paysage jusqu’à ce que le convoyeur vienne pour recevoir le prix de la course. Il annonce 4,30 dollars à savoir le prix du trajet jusque Quito  alors que Cotopaxi n’est qu’au tiers de la distance jusqu’au terminus ! Gentiment, Marjo le lui fait remarquer... Elle lui montre en plus sur un ticket le prix officiel pour une distance similaire ce qui le décide à avouer - sans trop le dire mais en nous remboursant un malheureux dollar - qu’il avait essayé de nous escroquer ! Quoique, parce que pour des gringos... Bref, bien que nous lui avions demandé de nous avertir de l’endroit où nous devions descendre pour Cotopaxi, il n’en fit rien et, soupçonnant un mauvais tour de sa part, Marjo se renseigne auprès d’une autochtone qui avait l’air sympa de nous signaler l’endroit où nous devions descendre, ce qu’elle fit de façon fort aimable. C’est ainsi que, à notre demande, le conducteur de bus nous dépose, le convoyeur nous file nos sacs puis, nous laisse ainsi sur le bord de la route, c’est-à-dire sur le bord de nulle part ! Trop tard pour le rattraper, je remarque au détour de sa remontée dans le bus qu’il arbore un sourire qui en dit long sur le mauvais coup qu’il  nous a joué en répression de notre réticence à nous laisser plumer comme des pigeons ! En fait de pigeons, nous faisions la paire ! 

Inspectant la cartographie de nos iPads, nous hésitions... mais devant l’impossibilité de nous renseigner, E9846483-41B5-44AE-9CC5-4B6DAA958D3B.jpegnous nous mîmes en route vers la réserve naturelle qu’annonçait le panneau indicateur du bord de nulle part où nous avions été déposés. Après quelques minutes de marche où l’altitude me fit prendre sans tarder la cadence montagnard, je hélai Marjo qui filait déjà devant pour lui signifier que ma cadence montagnard était loin d’être la sienne ! Tout juste après cette mise au point, un bruit de moteur. je me retourne et mets spontanément le pouce en l’air. C’est fou comme le poids de deux sacs sur le dos rend intelligent ! Non mais, je rêve ! Voilà que la voiture -plutôt un pickup avec une benne arrière (une bétaillère, quoi !) - ralentit et s’arrête à notre hauteur. Un premier coup d’oeil à l’intérieur me décourage car l’habitacle s’avère complet... Ne perdant pas courage alors que Marjo s’adressait aux occupants pour se renseigner sur la pertinence de notre direction, je me déplace vers l’arrière et constate que la benne est occupée par huit jeunes gens et jeunes filles rigolards et leurs bagages. Manifestement ils ne s’ennuyaient pas ! Je le constatai en même temps que je réalisais que notre inattendu taxi était full. A peine le temps de la réflexion, Marjo se ramenait à l’arrière, lançait ses sacs aux jeunes qui l’aidèrent à monter à bord et m’invitèrent à la suivre. Incrédule mais n’écoutant que mon souhait de ne plus être à pied, je grimpai à mon tour pour m’entasser dans la benne, debout et agrippé aux ridelles. Dans les éclats de rires, nous entamons un parcours des plus surréalistes de rencontre avec ces sympathiques jeunes gens en partageant  leur inconfort. Les éclats de rires redoublant, ils nous firent remercier en pensée le convoyeur qui, par sa vilénie, avait permis à l’aventure de nous rattraper.058B0A22-2920-4098-8BEC-A8A7DCD4F0FF.jpeg

Arrivés à la destination de nos généreux et sympathiques sauveurs, une réserve naturelle qui n’était malheureusement pas celle où trônait l’hôtel que Marjo avait réservé, force a été de renégocier un transport vers celui-ci qui, grâce à la bonne volonté des rangers de l’endroit, nous permit d’être remis sur le bon chemin. Il n’y avait plus qu’à nous faire embarquer par un 4x4 pour parcourir les 20 derniers kilomètres jusqu’à la lodge qui nous attendait. Nous étions encore en avance...

17/05/2018

Le sel du voyage

2011-2018, sept années de vagabondage, de découvertes, de déconvenues, aussi. Comment pourrait-il en être autrement ? Certes, des retours au pays ont échelonné ce déjà long chemin qui me fit me rendre compte, cela m’est arrivé en observant dans un musée une carte du monde qui situait la culture Inca en rapport à la nôtre, de l’incroyable distance déjà parcourue depuis notre départ du joli port breton de La Roche-Bernard. Dire combien de milles navigués sous voile, le nombre de kilomètres de route parcourus, le nombre de miles volés lors de nos allers-retours, le nombre de personnes rencontrées avec lesquelles un lien a été construit, relève de l’impossible.  Laissant ma pensée courir devant cette carte de géographie qui n’était là que pour m’emmener à la rencontre de la prestigieuse préhistoire de l’Amérique du Sud, je fus saisi par la vertigineuse réalité de notre aventure. Prendre conscience de cette réalité a été rendu possible, je crois, par une promiscuité avec le tourisme de masse, incontournable pour visiter le Machu Pichu. La plupart du temps, nous traçons notre propre route faite de choix orientés autant par la météo que par les destinations ou encore des évènements fortuits qui viennent bouleverser notre projet initial. Mais nous avons le temps. Le temps qui passe est l’élément qui nous distancie principalement de la condition de touristes. Nous avons cet immense privilège qui se matérialise dans les propos recueillis au détour d’un chemin, d’une rencontre. On réalise que, dans le cas précis du Machu Picchu, les gens qui partagent la visite avec nous ont quitté Leur pays il y a parfois une soixantaine d’heures et qu’ils auront à peine le temps de se reposer quelques jours  avant de ressauter dans un avion pour le retour, le porte-feuille vide une fois leur temps de vacances achevé. 

En voyage, nous ne rencontrons pas que des retraités qui, comme nous, se distancient du tourisme de masse. Il y a aussi des jeunes, avec ou sans enfants, qui font une pause dans leur vie professionnelle qui les tue. Ils se déplacent en stop, en vélo, en moto. Il y en a même (notamment une jeune femme de nos connaissances) qui se déplace à cheval. Les plus chanceux ont un métier sac-à-dos. Ils peuvent ainsi s’extraire du système... Les autres sont débrouillards. Comme nous, tous donnent la préférence aux commerces locaux, aux airbnbs, aux tuk-tuks plutôt qu’aux taxis. Ils recherchent les restaurants authentiques. Plus il y a d’autochtones attablés, moins il y a de touristes, meilleur est le choix. On y gagne en authenticité. Une fois la glace rompue, des liens peuvent se tisser. Les jeunes enfants de ces couples aventureux découvrent très jeunes des cultures différentes, des langues qu’ils s’approprient sans retenue ; ils réalisent combien les conditions de vie diffèrent de ce qu’ils ont connu en Europe ou ailleurs... Deux exemples parmi tant d’autres me traversent l’esprit : un matin, pour nous rendre au marché, nous empruntons un de ces tuk-tuks qui sont des tricycles à moteur comportant une cabine - conduit par une jeune femme. Grimpant à bord avec nos sacs, nous découvrons à l’intérieur toute une famille qui accompagne Maman au travail. Un des trois doit encore être au sein. Il est couché aux pieds de la conductrice dans une sorte de couffin fait de toile multicolore tissée probablement par elle ou par une locale.  Les deux autres sont serrés contre leur mère sur le siège avant. Quelle leçon de vie ! Si la jeune femme a 20 ans, c’est beaucoup. Ici, pas de contraception et il faut faire avec... et gagner sa croute ! Impossible de ne pas lui régler cinq fois la course. Et impossible de vivre cette expérience en voyage organisé. 

L’autre exemple qui sera le clou de notre séjour au Pérou sera notre dernière nuit à Cuzco. Marjo avait réservé dans un airbnb, attirée par le fait que cette location faisait partie d’un atelier de tissage et comprenait une information sur les techniques traditionnelles de teinture et de filage de  cette laine incroyablement douce qu’est celle des alpagas. Accueillis avec chaleur par la jolie propriétaire et son beau-frère. Il apparaît de suite que c’est une affaire familiale. Dans la cour intérieure deux femelles et un mâle alpagas sont là libres de s’intéresser à nous. Ils se laissent approcher et caresser. Le ton est donné : accueil et authenticité. Cette cour n’est que couleurs. Des toitures basses pendent des fils de laine parsemées de pompons multicolores. La chambre qui nous est réservée se situe sous la toiture. Elle comporte une porte basse, vraiment très basse ! A voir l’épaisseur des couvertures il est clair que les nuits à cette altitude sont très froides. Il n’empêche, la fatigue du voyage aidant, nous y passerons une bonne nuit entrecoupées d’escapades nocturnes éclairées par la lampe de poche (accessoire indispensable à emporter en voyage), les « baños » étant situées au rez-de-chaussée et accessibles par un escalier extérieur accroché au mur de la maison. Authenticité écrivais-je. Celle-ci prit tout son sens au petit déjeuner compris dans la location. La propriétaire nous emmena dans une pièce assez sombre où un assemblage de grosses pierres noircies de fumée supportait une grosse soupière dans laquelle mijotait la soupe du jour que la patronne prépare pour le repas de midi des huit ouvrières travaillant quotidiennement dans l’atelier de tissage. Le feu brûlait sous la soupière et seul un vieux réchaud à gaz permit de chauffer l’eau indispensable à la préparation du thé. Un morceau de pain frais et de la confiture constituèrent notre petit déjeuner que nous avalâmes assis sur des tabourets avec l’impression de faire envie aux rares personnes dont un petit garçon qui partageaient avec nous l’occupation de cette pièce hors du temps. La fumée dégagée par le feu ne s’évacuait que par une ouverture pratiquée dans la toiture. Dire que la vie est dure pour ces pauvres gens est une réalité complètement ignorée des touristes qui achètent leur production bien loin de se douter des conditions de vie des artisans qui les produisent.

Bien d’autres exemples hors des sentiers battus pourraient encore illustrer ma réflexion à propos de l’esprit de découverte et de partage qui nous anime. C’est le sel du voyage que seule l’écriture me permet de partager...