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08/08/2018

Mise à jour 29ème jour...

29ème jour de mer. Ma capitaine me rappelle que nos rapports de mer sont en retard ce dont je ne me rends pas compte du fait que j’écris beaucoup pour communiquer par courriels satellitaires. Je m’aperçois que l’isolement commence par renforcer la communication avec la famille et les amis proches. Marjo, comme moi, sommes à l’affût pour recevoir des nouvelles plutôt qu’en donner, surtout lorsque à bord, tout va bien ! Nous nous apercevons que notre motivation d’écriture est conditionnée par notre soif de lecture (de news car les bouquins sont ici dévorés de manière gargantuesque !) ! Nous ou plutôt je découvre une piste d’ouverture vers mon besoin d’utilisation des réseaux sociaux qui me font défaut ici.
Des nouvelles du monde, nous n’en recevons que de la famille et des amis qui ne peuvent comprendre ce besoin d’être reliés à nos racines. Avec Facebook, point n’est besoin d’envoyer pour recevoir. C’est une des raisons de son succès. On a des nouvelles de tout le monde et de personne. On croit compter pour certains amis qui, pourtant, ne s’interrogent pas pour savoir ce que vous devenez quand vous clôturez votre compte. J’en ai fait l’expérience ! Les rares amis fb qui font la démarche pour vous retrouver sont les seuls pour qui vous comptez vraiment (ou pour qui fb compte vraiment…)
Tenir une correspondance demande un effort et notre monde d’images détruit progressivement notre capacité à le faire. Instagram, whatsap, les sms, favorisent l’utilisation de pictogrammes en remplacement de l’écriture et cela est vraiment dommage. Je m’en rends particulièrement compte avec mes enfants qui, lorsqu’ils nous écrivent, partagent avec nous des émotions que le quotidien a tendance à diluer dans le flot de la communication actuelle qui tend à se faire brève, pragmatique et, quelque part bien moins personnelle. L’écriture concentre les sentiments mais demande d’y consacrer du temps ! A courir à longueurs de journées après lui, conséquence de nos conditions de vie moderne, la possibilité de se poser devant son clavier et de prendre ce temps appartient désormais au domaine de l’exception. A un autre niveau, cela me rappelle la réflexion d’un ami à qui je m’excusais de lui écrire un manuscrit faute d’un ordinateur opérationnel : « Mais Jean, saches que recevoir, de nos jours, un courrier manuscrit et qui plus est, de toi, est pour moi un privilège ! ». Il avait raison. Qui a encore dans son bureau du papier à lettres, des enveloppes et des timbres ? Moi, vous dirai-je, mais n’est-ce pas uniquement parce que j’ai manqué un arrêt dans la course vers l’inéluctable progrès…
Cette digression à propos de la communication me ramène à ce rapport de mer. Qu’en dire, sinon répéter qu’il y aura bientôt un mois que nous n’avons plus vu âme-qui-vive ; que la Terre a disparu de notre horizon ; qu’aucun bateau n’aie été repéré par notre radar qui porte à une bonne vingtaine de milles tout autour de nous ! Rien, la VHF est silencieuse. Question conditions de navigation, nous ne pouvons pas dire qu’elles furent idylliques sans cependant que l’on puisse déclarer avoir essuyé des tempêtes. N’empêche, l’alizé, dixit un copain bateau, amiral retraité de son état, l’alizé est particulièrement musclé cette année !
Nous avons en effet passé plusieurs journées au bas ris et trinquette seule, naviguant fort heureusement travers à un vent stabilisé à 35 noeuds en dehors des rafales qui ont fait grimper l’anémomètre à 47 ! Vous imaginez facilement dans quel état était la mer !!! C’est donc, vous l’aurez compris, dans des conditions assez sportives que nous découvrons le Pacifique… En 29 jours, des dépressions annoncées par la météo, nous ont contraints à modifier notre route à deux reprises, renonçant successivement à Rapa Nui (l’île de Pâques) et ensuite  à Pitcairn. Remarquons qu’il nous aurait été possible de les atteindre en toute sécurité mais la connaissance des difficultés de mouillage dans ces îles oubliées du monde a orienté notre choix. Nous sommes donc en route vers l’archipel des Gambier où nous savons qu’un havre de repos nous attend. 700 nautiques nous en séparent encore, un saut de puce au regard des bons 3000 milles parcourus déjà depuis la côte sud américaine ! Je ne vous cache pas que je me réjouis d’y jeter notre ancre afin d’enfin souffler et de pouvoir nous octroyer, après un mois de veille attentive, une vraie nuit complète de sommeil !!! Actuellement, le vent souffle du secteur ESE à ENE entre 10 et 15 noeuds. Nous naviguons au portant sous yankee tangonné (trinquette et gd voile sont actuellement au repos) poursuivis par une mer bien creusée. Certaines lames accentuent un roulis qui reste agréable en dehors de ces effrontées qui secouent bien, tant l’équipage que le contenu de l’Otter dont tous les objets capables de prendre un imprévisible envol ont été arrimés (des sandows ont ainsi fleuri un peu partout ainsi qu’une organisation « spéciale vent arrière » pour la cambuse). Hors de question pour ma capitaine de zapper un repas chaud ! C’est donc en perpétuelle recherche d’équilibre qu’elle cuisine. On peut dire que les conditions de travail sont assez surréalistes  mais comme aucun syndicat n’est ici pour faire cesser cela, nous faisons avec.
Je termine en faisant référence à la chanson de François Degueldre :

 Il y a le ciel,
le soleil et
la mer…

Courriel envoyé à un ami en cours de traversée (extraits)

Chantons, pour passer le temps, les amours passées d’une jeune fille,
Chantons;.. ainsi commence une chanson de marins que nous avons chantée ensemble s’il t’en souvient dans un certain château de nos connaissances…
Faute de pouvoir chanter, écrivons me dis-je et, voici :

Ce jeudi 14 juin 2018 au coeur de la tempête en route vers les îles Gambier…

Hier, en fin de journée, le vent, qui était resté au-dessus des 20/25 noeuds toute la journée, s’est renforcé. Des rafales de plus en plus longues dépassaient les 30 noeuds. Nous étions sous gd voile à 2 ris et trinquette, le yankee complètement rentré. Nous prenons la décision de réduire encore jusqu’au bas ris (le troisième) et, au boulot ! La mer est forte et les grains menacent. Je capelle mon harnais et grimpe sur le pont en réalisant que nous avons quelque peu tardé pour nous décider. Cette hésitation va se faire rembourser en efforts pour prendre le ris et Murphy, encore lui, va s’ingénier à me mettre des bâtons dans les roues. Donc, du pied de mât où j’ai frappé ma ligne de vie, je raidis la balancine puis relâche la drisse de gd voile. Le vent se faufile dans les plis de la voile et en amène plusieurs derrière les marches de mât empêchant ainsi la voile de remonter. Enervement, je réalise une fois de plus que la ligne de vie s’emmêle dans tous les bouts fouettés par le vent et me rend fou de rage car non seulement je dois m’occuper de la voile mais en plus, je dois me décrocher et me raccrocher sur l’autre bord. C’est toujours le même problème lorsque je travaille au pied du mât. Je dois pouvoir passer d’un bord à l’autre et à chaque fois, ma ligne de vie se prend dans un winch ou un taquet et me prive ainsi de mobilité ! Alors que je cogite pour trouver une solution pour la GV, je constate que la bosse du troisième ris s’est coincée derrière une latte de la GV vérifiant ainsi l’idée qu’un problème arrive rarement tout seul. Le vent forcit encore et la pluie se met de la partie. J’ai droit à la totale ! Un problème à la fois. Premièrement dégager la bosse de ris avec la gaffe qui, allongée me permet d’atteindre le problème tant bien que mal car je dois me tenir et ai besoin de mes deux mains pour manipuler la gaffe. Après plusieurs tentatives, ouf ! La bosse est libérée. Il n’y a plus qu’à dégager la GV des marches de mât. Je crie à Marjo d’envoyer le moteur et de remonter au vent car je pense que c’est la seule façon de dégager la voile. Elle se met derrière la barre, débraye le Windpilot et, moteur lancé, fait lofer le bateau. La mer est grosse et l’Otter fait maintenant face aux lames qu’il escalade courageusement. Les creux sont impressionnants et le sont toujours plus lorsqu’on leur fait face plutôt que lorsqu’on les subit de travers ou par l’arrière ! Victoire, la voile faseye et se dégage des marches ! Je raidis encore la balancine, et j’embraque la bosse de troisième ris ainsi libérée. La bosse résiste car les rafales de vent s’opposent à ma manoeuvre. Je tire de toutes mes forces et, petit à petit, l’oeil de la prise de ris de la gd voile se rapproche du point  d’où elle pourra travailler correctement. Encore un effort. Je me cramponne. L’Otter chevauche les lames de plus en plus inconfortables. Il sera temps d’abattre, de reprendre le vent par le travers la voilure ainsi réduite. Je rentre dans le cockpit après avoir remis le pont en ordre. Pas question de laisser un bout ou un espar traîner car ce sont des ennuis assurés ! Je me déplace à quatre pattes car les mouvements du bateau et la fatigue de la manoeuvre (je suis en nage dans ma combinaison de navigation) me rendent prudent. La manoeuvre a duré 45 minutes ! Une fois en sécurité dans le cockpit, je redonne la main au régulateur d’allure et replace l’Otter  travers au vent et c’est là que la récompense de la manoeuvre nous est offerte : tout semble se calmer. L’Otter reprend sa route sous les bourrasques qu’il négocie en douceur. On peut couper le moteur et respirer. Nous sommes de nouveau en route sous voilure réduite !
A l’heure où j’écris ces lignes, le vent n’a toujours pas désarmé. Il souffle force 7 établi rafales à 8. La mer est franchement grosse et impressionnante, les déferlantes scintillent sous le soleil. Les prévisions nous annoncent que nous devrons attendre encore deux petites journées avant de pouvoir vraiment retrouver un certain confort de navigation. Pour l’instant, nous prenons notre mal en patience… mais, tout va bien à bord.

.../...

Nous sommes en route vers la mystérieuse île de Pâques (Rapa Nui) et notre position est :

S 13°40’30.3’’ & W 097°12’55.4’’. C’est-à-dire que nous sommes à 1057 nautiques dans le NE de l’île. Plus que 8-9 jours de navigation. Depuis le 2 juin, nous pouvons compter sur les doigts d’une main, le nombre de navires rencontrés. Nous sommes seuls au monde. Totalement seuls.

 

Mise à jour 1

Jour J : le 2 juin 2018

08h00 : A 06h00 précises, notre ami Ariosto, pilote, nettoyeur de coque et d’hélice, serveur au restaurant, dénicheur de tout ce dont vous pouvez avoir besoin (soudeur, contre-plaqué marin, recharge de gaz), bref l’homme-à-tout-faire de la marina, est venu à bord pour nous mettre, à travers les bancs de sable de l’estuaire, sur la route des Easter islands. Le jour commençait à peine à se lever. Pour l’anecdote, il était 05h45 lorsque, tout juste réveillé, j’ai sorti Marge des bras de Morphée. Peut-être que le fait de nous savoir fin prêts lui avait rendu le sommeil profond car elle me déclara, son sommeil étant perturbé par tout ce à quoi il lui fallait penser pour préparer notre voyage, ne plus avoir aussi bien dormi depuis des jours !
Nous larguons donc les amarres et quittons ce mouillage dénigré injustement par un tas de plaisanciers plus attentifs à radio ponton qu’à la réalité. Il est vrai que Bahia de Caraques a beaucoup souffert lors du dernier tremblement de terre de 2016. Depuis, la vie a repris son cours et, si ce n’est çà et là un trottoir défoncé, on y découvre une sympathique petite bourgade bien équipée en grandes surfaces (2 à proximité de la marina) et facilement accessible. Les taxis pullulent avec des chauffeurs charmants qui ne demandent qu’à rendre service et ce pour seulement quelques dollars. Bref, une marina fort bien tenue avec des toilettes et des douches toujours propres, un bon restaurant, un bon internet gratuit, la possibilité de recharger les bouteilles de gaz ainsi que remplir les réservoirs d’eau potable (par bidons de 20 litres, l’eau courante n’étant pas fiable). J’allais oublier une surveillance attentive des bateaux sur corps-mort 24h/24. En résumé une étape idéale et agréable pour préparer une longue route et qui mérite mieux que les quelques voiliers qui ont partagé le mouillage avec nous pendant notre séjour. C’est d’ailleurs sans le moindre doute que nous avons quitté notre voilier pendant un mois, le temps d’un magnifique voyage à travers le Pérou et l’Equateur.
Cette digression derrière moi - je tenais à rendre hommage à l’équipe qui a fait de notre séjour un moment particulièrement agréable - je reviens à notre départ. A l’heure où j’écris ces lignes, la côte a déjà disparu derrière un rideau formé d’une très fine bruine plus proche du brouillard que de la pluie. Nous savons que la prochaine terre qui surgira de l’horizon sera une île et que, pendant au moins 18 jours, nous serons seuls en mer, les derniers pêcheurs locaux ayant déjà disparu. De plus, nous sommes en dehors des routes des grands navires ce qui laisse augurer d’une solitude, si j’ose dire parfaite (plus d’internet, plus de fesse de bouc, plus de Whatsap,…) que l’horizon à perte de vue et ce Pacifique dont nous avons tellement rêvé !

04h00 :

La grisaille s’est levée et le soleil donne… du travail aux panneaux solaires qui font grimper le voltage à plus de 13 volts ! La mer s’est creusée avec le vent qui nous a fait prendre le premier ris. Avec plusieurs tours dans le yankee, nous sommes au près et filons 6-7 noeuds. Notre traversée commence vraiment bien. Ce midi, Marge nous a cuisiné un délicieux chou-fleur à la crème avec oeufs et jambon.

Mise à jour 3 : 7ième jour



Comme le Pacifique est grand ! Voilà bientôt une semaine que nous naviguons sans traîner en chemin et nous avons parcouru environ 650 MN. Il ne reste plus que 1950 MN pour rallier l’île de Pâques ! Ok, il a fallu faire avec Mr Humbolt qui nous a poussé vers le N alors que nous faisions route au SO. Sans le moteur nous étions bons pour visiter les Galapagos… Mais ce soir, les affaires reprennent. Le vent se positionne de plus en plus SE ce qui nous autorise un bon angle pour viser l’île aux géants. Alors que je prends mon premier quart (de 11h00 à 02h00), Marjo m’annonce un ciel magnifique et, de fait, je découvre une voûte céleste incroyable que je reconnais avec l’application de mon iPad Sky guide (éclairé en rouge pour ménager ma vision crépusculaire).
Il faut s’habituer aux différences avec le ciel européen et ce puissant outil équivalent dans son principe au starfinder de ma jeunesse n’en a plus que le principe car ne nécessite aucun réglage, l’iPad se positionnant automatiquement grâce à son Gps interne ! Quel progrès !!! Je redécouvre les noms mythiques des constellations. Tiens ! La Grande Ourse n’a pas complètement disparu. La petite non plus mais elle est plus difficile à situer. On commence toujours par rechercher ce que l’on connaît… ou croit connaître ! « Selon la mythologie grecque, cette constellation représenterait Callisto, une nymphe aimée de Zeus. Quand Héra, l’épouse de Zeus découvre leur relation, elle changea Callisto en Grande Ourse et son fils
Arcas en Petite Ourse. Outragée par cette offense à son honneur, Héra demanda justice à l’Océan et les ourses furent condamnées à tourner perpétuellement autour du pôle Nord. ». Comme vous le constatez, ce « Sky guide » m’aide non seulement à reconnaître planètes et étoiles mais en plus, comble mes lacunes classiques ! Le ciel a décidément toujours fasciné les hommes. Les ourses étaient déjà connues de Ptolémée.  Ils en ont fait un terrain d’aventures d’abord imaginaire en y associant les dieux puis scientifiques et technologiques au point d’y aller voir de plus près. Tintin n’a-t-il pas précédé l’homme sur la Lune ?… Le ciel restera toujours un magnifique terrain d’investigations philosophiques ne laissant personne indifférent et nous ramenant irrémédiablement aux trois questions fondamentales : qui suis-je ? D’où vins-je ? Où vais-je ?… Comme vous le constatez, je n’échappe pas à cette fascination et prends un plaisir tout particulier à réaliser le privilège d’une observation du ciel en haute mer, loin des inévitables pollutions lumineuses générées par l’activité humaine.
Et pendant ce temps, l’Otter II creuse bravement son sillage poussé par l’alizé qui s’installe et souffle de manière soutenue entre 4 et 5 Beaufort. Le courant se faisant de moins en moins sentir - la t° de l’eau est ici de 23° - nous allons commencer à rattraper notre retard si tant est que nous puissions en avoir ! Notre vitesse sur le fond grimpe plus souvent au-dessus de 6 noeuds ce qui nous laisse espérer des moyennes journalières supérieures à 120/130 MN. Mais nous sommes maintenant dans le rythme. Bien amarinés, plus de séquelles de mal de mer. L’ambiance est excellente. Chacun vaque à ses occupations, Marjo préférant le confort du carré et moi squattant le cockpit. Tous mes quarts, je les passe dehors, bien équipé et à l’abri de la capote, je suis comme un coq en pâte, à pied d’oeuvre pour intervenir sur la barre ou les voiles. J’aime ça. Je suis dans mon élément. Je respire. Je me sens vivant et bien dans ma condition de marin. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ici, ce n’est pas les Caraïbes. Il fait beaucoup plus frais. L’alizé dont j’ai déjà décrit l’incroyable douceur aux Antilles est à notre latitude beaucoup moins doux. Il n’y a que lorsque le ciel se dégage et que le soleil peut donner toute sa chaleur que l’on se rend compte que l’on est sous les tropiques… C’est parfois plus facile de supporter la fraicheur de l’air car il suffit de se couvrir que d’encaisser tout nu une chaleur humide sans autre possibilité de rafraîchissement que le ventilateur ou le T-punch !
Autant on nous avait annoncé une vie marine beaucoup plus manifeste dans le Pacifique autant celle-ci brille par son absence depuis notre départ. Si ce n’est quelques fous de Bassan ou autres puffin qui nous suivent et s’oublient de temps en temps sur nos voiles neuves (ceci au grand dam de Marjo !!!), nous n’avons encore rencontré ni dauphins, ni baleine ou autre visiteurs probables. Rien ! Nous sommes en attente et je me dis parfois qu’à force de lire, on ne regarde plus assez l’océan…
05h00. Je prends mon deuxième quart après 3 merveilleuses heures de sommeil profond. Je pousse mon nez dehors et le ciel a changé car la Lune s’est levée et éclaire magnifiquement le ciel où trônent quelques nuages dont la Lune se sert pour éparpiller sa lumière. Elle est en phase croissant descendant et sera nouvelle dans 5 jours, 9 heures. Actuellement, elle est pleine à 33,340%. Toutes ces précisions  proviennent d’une autre appli mais cela n’effacera jamais la poésie du petit truc qui ne changera jamais et est, dans ce sens, rassurant : la Lune ment toujours !

Position  ce vendredi 8  juin à 05h48 :

S 03°39’50.0’’
W 089°36’14.1’’

Mise à jour 2 après traversée vers les Gambier (4ème jour)

Quatrième jour (mardi 5 juin 2018): Position à 13h00 local time : S 00°29’43.3’’ W 086°07’42.3’’

Une journée à bord de l’Otter II

Tout se passe bien à bord. Le temps s’enfuit sans qu’on s’en aperçoive. Le temps en mer est différent. Il est comme pris en charge par les impératifs de la navigation. De jour comme de nuit, lorsque le vent forcit, une prise de ris dans la grand voile ou quelques tours à l’enrouleur de yankee doivent être pris. De même, lorsque le vent faiblit, il faut renvoyer de la toile. Quand il refuse ou adonne, des réglages dans l’orientation des voiles sont nécessaires. Cela demande une attention permanente qui s’intègre presque comme une seconde nature à tel point que Marjo et moi nous retrouvons souvent ensemble dans le cockpit avec une intention identique. On pense ensemble qu’il est temps de faire quelque chose et, le plus souvent, on est d’accord sur le choix de la manoeuvre à effectuer. On dirait que l’état de marin prend le pas sur le quotidien. Quand Marjo cuisine, je temporise en reportant un réglage destiné à accélérer le voilier ce qui le rendrait moins confortable. Quand l’un de nous dort, sauf nécessité, pas question de « wincher » pour affiner un réglage qui peut attendre et ainsi, respecter le sommeil du juste !… Quelquefois, je déroge à ce principe quasi sacré et c’est le retour de flamme assuré. « Quelle idée t’as encore eue de toucher aux réglages ! ». Aussi, l’habitude s’est presque transformée en règlement. Pendant la nuit, exception faite des changements de quart qui y sont propices, pas de bruit. Tous les bruits habituels du bateau qui travaille sont intégrés dans nos oreilles comme « normaux ». Les autres comme une alarme du radar, un écart de route du pilote, une cible AIS dangereuse,… demandent une réaction le plus souvent individuelle (celui ou celle qui est de quart intervient). Parfois, ce qui est plus rare, il s’agit de la sécurité du bateau et les pêcheurs en sont les principaux responsables. Les locaux surtout qui travaillent sans AIS, sont parfois très difficilement visibles sur le radar. Ils changent de direction très souvent et sont tellement éclairés que leurs feux de navigation permettant d’en déduire le sens de la marche, sont inutilisables. Il faut reprendre le voilier en mains en débrayant le pilote (que ce soit le pilote automatique ou le régulateur d’allure) et, barre en main faire un grand tour afin d’éviter filets et… parfois collision !!! Quand ils sont loin, l’équipage respire car ils représentent le plus souvent une entrave à une nuit douce et tranquille… La vie à bord est donc réglée au rythme des manoeuvres mais aussi - et ce qui fait le plus souvent le sel de la croisière - les repas. A bord de Otter2, tous les petits déjeuners sont composés de céréales agrémentées de fruits secs (noix, figues, raisins,… dont le mélange varie en fonction des humeurs de Marjo ainsi que de la disponibilité dans les magasins d’alimentation rencontrés). Quand je dis tous les petits déjeuners, c’est en oubliant les exceptions du week-end ou l’équipage a droit à la totale ! Marjo a prévu le coup et a cuit un pain dont elle a le secret. Cela parfume le bateau le jeudi ou le vendredi, laissant déjà nos esprits se préparer aux oeufs sur le plats, lard rissolé, confiture, chocolat et plus si possibilités de la cambuse. Le côté exceptionnel de ces petits déjeuners en font un moment vraiment apprécié de tout l’équipage. Vers midi, moi qui suis le plus souvent assis dans le cockpit, je salive déjà stimulé par les bonnes odeurs de cuisine de Marjo qui, quel que soit le temps, nous concocte un repas chaud presque toujours digne d’une excellente pension de famille. Je dois avouer que ce don qu’a ma Capitaine de toujours agrémenter nos repas de cette touche de cordon bleue qui la caractérise, crée une ambiance que d’aucuns pourraient imaginer improbable sur un petit voilier. Et pourtant, c’est ainsi que je le vis ! Une tasse de thé, un ou deux pancakes pour le goûter lorsque l’envie lui prend et le milieu de l’après-midi se fait retrouvailles dans le cockpit. On parle de la route qui se refuse à nous et des options que l’on envisage pour « passer ». On commente les courriels reçus. On se retrouve ainsi un peu car nous avons chacun notre vie à bord. A l’heure ou j’écris ces lignes, Marjo est allongée à l’intérieur dans le carré et lit. Elle rattrape le temps perdu en préparation du bateau. Elle se replonge dans cet univers tellement riche qu’est et a toujours été pour elle, la lecture . Pareil pour moi qui ne m’arrête de lire que pour manger manoeuvrer, écrire, dormir et… regarder la mer. Fort heureusement, liseuse et iPad nous permettent d’emmener notre drogue avec nous sans alourdir le bateau. C’est en tous cas un avantage qu’on n’enlèvera pas à l’informatique ! Le soir au coucher du soleil, nous prenons l’apéro. Le plus souvent un doigt de rhum que nous économisons un max car, bien que nos réserves soient confortables, l’idée - lue dans un blog ami - qu’il était possible de négocier des perles contre du rhum (denrée apparemment très rare dans les îles perlières) nous pousse à l’économie !… Afin de ne pas alourdir les estomacs, on grignote un peu et, une fois l’apéro siroté, nous nous sustentons de quelques salades de fruits ou autre en-cas très léger. Ce « régime » est très orienté vers les fruits et légumes (nous mangeons très peu de viande) et dès que la traversée se prolonge, nous pêchons et tentons d’attraper des dorades coryphènes aussi appelées par les îliens caraïbes des maï-maï. Ces excellents poissons, qui peuvent atteindre des tailles impressionnantes, nous les prélevons avec un leurre de fabrication artisanale au départ de vieux tubes de dentifrice. Faut croire qu’elles aiment ça ! De plus la taille relativement petite de ce leurre nous permet déjà une sélection. Seules des dorades dont les filets représentent deux repas pour deux sont pêchées. On est écolo ou on ne l’est pas. Un truc à savoir est que ces dorades sont de redoutables prédateurs dotés d’accélérations stupéfiantes qui leur permettent de suivre les poissons volants (exocets) et de les attraper à l’atterrissage ! Vous aurez compris qu’il ne faut pas être bien malins pour décider que, lorsque des exocets s’envolent par escadrilles entières autour de nous,, les dorades sont là, il est temps de mouiller une ligne de traîne… Le soleil se couche ici aux environs de 07h00 et la nuit s’installe très rapidement. A 08h00, il est mon temps d’aller me coucher. Des « quarts » de trois heures rythment ainsi nos nuits. Je dors donc de 8 à 11 et de 2 à 5 et Marjo le reste du temps. Nous dormons donc chacun 6 heures par nuit ce qui est suffisant, quelques siestes diurnes viennent parfois compléter agréablement ce capital sommeil et ce rythme prend lentement le pas sur ceux qui règlent notre vie à terre. Après quelques jours, les période de veille deviennent de moins en moins difficiles. Les envies d’endormissement s’estompent et les quarts de veille deviennent rapidement une habitude. Néanmoins, lorsque, comme cette nuit, nous sommes seuls au monde et que, durant les 12 heures de quart, nous ne rencontrons pas âme qui vive à plus de 24 milles à la ronde, il nous faut toute notre rigueur de marins pour ne pas penser que les quarts de veille, en ces lieux, sont de la foutaise !… (à suivre…)