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08/08/2018

Mise à jour 3 : 7ième jour



Comme le Pacifique est grand ! Voilà bientôt une semaine que nous naviguons sans traîner en chemin et nous avons parcouru environ 650 MN. Il ne reste plus que 1950 MN pour rallier l’île de Pâques ! Ok, il a fallu faire avec Mr Humbolt qui nous a poussé vers le N alors que nous faisions route au SO. Sans le moteur nous étions bons pour visiter les Galapagos… Mais ce soir, les affaires reprennent. Le vent se positionne de plus en plus SE ce qui nous autorise un bon angle pour viser l’île aux géants. Alors que je prends mon premier quart (de 11h00 à 02h00), Marjo m’annonce un ciel magnifique et, de fait, je découvre une voûte céleste incroyable que je reconnais avec l’application de mon iPad Sky guide (éclairé en rouge pour ménager ma vision crépusculaire).
Il faut s’habituer aux différences avec le ciel européen et ce puissant outil équivalent dans son principe au starfinder de ma jeunesse n’en a plus que le principe car ne nécessite aucun réglage, l’iPad se positionnant automatiquement grâce à son Gps interne ! Quel progrès !!! Je redécouvre les noms mythiques des constellations. Tiens ! La Grande Ourse n’a pas complètement disparu. La petite non plus mais elle est plus difficile à situer. On commence toujours par rechercher ce que l’on connaît… ou croit connaître ! « Selon la mythologie grecque, cette constellation représenterait Callisto, une nymphe aimée de Zeus. Quand Héra, l’épouse de Zeus découvre leur relation, elle changea Callisto en Grande Ourse et son fils
Arcas en Petite Ourse. Outragée par cette offense à son honneur, Héra demanda justice à l’Océan et les ourses furent condamnées à tourner perpétuellement autour du pôle Nord. ». Comme vous le constatez, ce « Sky guide » m’aide non seulement à reconnaître planètes et étoiles mais en plus, comble mes lacunes classiques ! Le ciel a décidément toujours fasciné les hommes. Les ourses étaient déjà connues de Ptolémée.  Ils en ont fait un terrain d’aventures d’abord imaginaire en y associant les dieux puis scientifiques et technologiques au point d’y aller voir de plus près. Tintin n’a-t-il pas précédé l’homme sur la Lune ?… Le ciel restera toujours un magnifique terrain d’investigations philosophiques ne laissant personne indifférent et nous ramenant irrémédiablement aux trois questions fondamentales : qui suis-je ? D’où vins-je ? Où vais-je ?… Comme vous le constatez, je n’échappe pas à cette fascination et prends un plaisir tout particulier à réaliser le privilège d’une observation du ciel en haute mer, loin des inévitables pollutions lumineuses générées par l’activité humaine.
Et pendant ce temps, l’Otter II creuse bravement son sillage poussé par l’alizé qui s’installe et souffle de manière soutenue entre 4 et 5 Beaufort. Le courant se faisant de moins en moins sentir - la t° de l’eau est ici de 23° - nous allons commencer à rattraper notre retard si tant est que nous puissions en avoir ! Notre vitesse sur le fond grimpe plus souvent au-dessus de 6 noeuds ce qui nous laisse espérer des moyennes journalières supérieures à 120/130 MN. Mais nous sommes maintenant dans le rythme. Bien amarinés, plus de séquelles de mal de mer. L’ambiance est excellente. Chacun vaque à ses occupations, Marjo préférant le confort du carré et moi squattant le cockpit. Tous mes quarts, je les passe dehors, bien équipé et à l’abri de la capote, je suis comme un coq en pâte, à pied d’oeuvre pour intervenir sur la barre ou les voiles. J’aime ça. Je suis dans mon élément. Je respire. Je me sens vivant et bien dans ma condition de marin. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ici, ce n’est pas les Caraïbes. Il fait beaucoup plus frais. L’alizé dont j’ai déjà décrit l’incroyable douceur aux Antilles est à notre latitude beaucoup moins doux. Il n’y a que lorsque le ciel se dégage et que le soleil peut donner toute sa chaleur que l’on se rend compte que l’on est sous les tropiques… C’est parfois plus facile de supporter la fraicheur de l’air car il suffit de se couvrir que d’encaisser tout nu une chaleur humide sans autre possibilité de rafraîchissement que le ventilateur ou le T-punch !
Autant on nous avait annoncé une vie marine beaucoup plus manifeste dans le Pacifique autant celle-ci brille par son absence depuis notre départ. Si ce n’est quelques fous de Bassan ou autres puffin qui nous suivent et s’oublient de temps en temps sur nos voiles neuves (ceci au grand dam de Marjo !!!), nous n’avons encore rencontré ni dauphins, ni baleine ou autre visiteurs probables. Rien ! Nous sommes en attente et je me dis parfois qu’à force de lire, on ne regarde plus assez l’océan…
05h00. Je prends mon deuxième quart après 3 merveilleuses heures de sommeil profond. Je pousse mon nez dehors et le ciel a changé car la Lune s’est levée et éclaire magnifiquement le ciel où trônent quelques nuages dont la Lune se sert pour éparpiller sa lumière. Elle est en phase croissant descendant et sera nouvelle dans 5 jours, 9 heures. Actuellement, elle est pleine à 33,340%. Toutes ces précisions  proviennent d’une autre appli mais cela n’effacera jamais la poésie du petit truc qui ne changera jamais et est, dans ce sens, rassurant : la Lune ment toujours !

Position  ce vendredi 8  juin à 05h48 :

S 03°39’50.0’’
W 089°36’14.1’’

Mise à jour 2 après traversée vers les Gambier (4ème jour)

Quatrième jour (mardi 5 juin 2018): Position à 13h00 local time : S 00°29’43.3’’ W 086°07’42.3’’

Une journée à bord de l’Otter II

Tout se passe bien à bord. Le temps s’enfuit sans qu’on s’en aperçoive. Le temps en mer est différent. Il est comme pris en charge par les impératifs de la navigation. De jour comme de nuit, lorsque le vent forcit, une prise de ris dans la grand voile ou quelques tours à l’enrouleur de yankee doivent être pris. De même, lorsque le vent faiblit, il faut renvoyer de la toile. Quand il refuse ou adonne, des réglages dans l’orientation des voiles sont nécessaires. Cela demande une attention permanente qui s’intègre presque comme une seconde nature à tel point que Marjo et moi nous retrouvons souvent ensemble dans le cockpit avec une intention identique. On pense ensemble qu’il est temps de faire quelque chose et, le plus souvent, on est d’accord sur le choix de la manoeuvre à effectuer. On dirait que l’état de marin prend le pas sur le quotidien. Quand Marjo cuisine, je temporise en reportant un réglage destiné à accélérer le voilier ce qui le rendrait moins confortable. Quand l’un de nous dort, sauf nécessité, pas question de « wincher » pour affiner un réglage qui peut attendre et ainsi, respecter le sommeil du juste !… Quelquefois, je déroge à ce principe quasi sacré et c’est le retour de flamme assuré. « Quelle idée t’as encore eue de toucher aux réglages ! ». Aussi, l’habitude s’est presque transformée en règlement. Pendant la nuit, exception faite des changements de quart qui y sont propices, pas de bruit. Tous les bruits habituels du bateau qui travaille sont intégrés dans nos oreilles comme « normaux ». Les autres comme une alarme du radar, un écart de route du pilote, une cible AIS dangereuse,… demandent une réaction le plus souvent individuelle (celui ou celle qui est de quart intervient). Parfois, ce qui est plus rare, il s’agit de la sécurité du bateau et les pêcheurs en sont les principaux responsables. Les locaux surtout qui travaillent sans AIS, sont parfois très difficilement visibles sur le radar. Ils changent de direction très souvent et sont tellement éclairés que leurs feux de navigation permettant d’en déduire le sens de la marche, sont inutilisables. Il faut reprendre le voilier en mains en débrayant le pilote (que ce soit le pilote automatique ou le régulateur d’allure) et, barre en main faire un grand tour afin d’éviter filets et… parfois collision !!! Quand ils sont loin, l’équipage respire car ils représentent le plus souvent une entrave à une nuit douce et tranquille… La vie à bord est donc réglée au rythme des manoeuvres mais aussi - et ce qui fait le plus souvent le sel de la croisière - les repas. A bord de Otter2, tous les petits déjeuners sont composés de céréales agrémentées de fruits secs (noix, figues, raisins,… dont le mélange varie en fonction des humeurs de Marjo ainsi que de la disponibilité dans les magasins d’alimentation rencontrés). Quand je dis tous les petits déjeuners, c’est en oubliant les exceptions du week-end ou l’équipage a droit à la totale ! Marjo a prévu le coup et a cuit un pain dont elle a le secret. Cela parfume le bateau le jeudi ou le vendredi, laissant déjà nos esprits se préparer aux oeufs sur le plats, lard rissolé, confiture, chocolat et plus si possibilités de la cambuse. Le côté exceptionnel de ces petits déjeuners en font un moment vraiment apprécié de tout l’équipage. Vers midi, moi qui suis le plus souvent assis dans le cockpit, je salive déjà stimulé par les bonnes odeurs de cuisine de Marjo qui, quel que soit le temps, nous concocte un repas chaud presque toujours digne d’une excellente pension de famille. Je dois avouer que ce don qu’a ma Capitaine de toujours agrémenter nos repas de cette touche de cordon bleue qui la caractérise, crée une ambiance que d’aucuns pourraient imaginer improbable sur un petit voilier. Et pourtant, c’est ainsi que je le vis ! Une tasse de thé, un ou deux pancakes pour le goûter lorsque l’envie lui prend et le milieu de l’après-midi se fait retrouvailles dans le cockpit. On parle de la route qui se refuse à nous et des options que l’on envisage pour « passer ». On commente les courriels reçus. On se retrouve ainsi un peu car nous avons chacun notre vie à bord. A l’heure ou j’écris ces lignes, Marjo est allongée à l’intérieur dans le carré et lit. Elle rattrape le temps perdu en préparation du bateau. Elle se replonge dans cet univers tellement riche qu’est et a toujours été pour elle, la lecture . Pareil pour moi qui ne m’arrête de lire que pour manger manoeuvrer, écrire, dormir et… regarder la mer. Fort heureusement, liseuse et iPad nous permettent d’emmener notre drogue avec nous sans alourdir le bateau. C’est en tous cas un avantage qu’on n’enlèvera pas à l’informatique ! Le soir au coucher du soleil, nous prenons l’apéro. Le plus souvent un doigt de rhum que nous économisons un max car, bien que nos réserves soient confortables, l’idée - lue dans un blog ami - qu’il était possible de négocier des perles contre du rhum (denrée apparemment très rare dans les îles perlières) nous pousse à l’économie !… Afin de ne pas alourdir les estomacs, on grignote un peu et, une fois l’apéro siroté, nous nous sustentons de quelques salades de fruits ou autre en-cas très léger. Ce « régime » est très orienté vers les fruits et légumes (nous mangeons très peu de viande) et dès que la traversée se prolonge, nous pêchons et tentons d’attraper des dorades coryphènes aussi appelées par les îliens caraïbes des maï-maï. Ces excellents poissons, qui peuvent atteindre des tailles impressionnantes, nous les prélevons avec un leurre de fabrication artisanale au départ de vieux tubes de dentifrice. Faut croire qu’elles aiment ça ! De plus la taille relativement petite de ce leurre nous permet déjà une sélection. Seules des dorades dont les filets représentent deux repas pour deux sont pêchées. On est écolo ou on ne l’est pas. Un truc à savoir est que ces dorades sont de redoutables prédateurs dotés d’accélérations stupéfiantes qui leur permettent de suivre les poissons volants (exocets) et de les attraper à l’atterrissage ! Vous aurez compris qu’il ne faut pas être bien malins pour décider que, lorsque des exocets s’envolent par escadrilles entières autour de nous,, les dorades sont là, il est temps de mouiller une ligne de traîne… Le soleil se couche ici aux environs de 07h00 et la nuit s’installe très rapidement. A 08h00, il est mon temps d’aller me coucher. Des « quarts » de trois heures rythment ainsi nos nuits. Je dors donc de 8 à 11 et de 2 à 5 et Marjo le reste du temps. Nous dormons donc chacun 6 heures par nuit ce qui est suffisant, quelques siestes diurnes viennent parfois compléter agréablement ce capital sommeil et ce rythme prend lentement le pas sur ceux qui règlent notre vie à terre. Après quelques jours, les période de veille deviennent de moins en moins difficiles. Les envies d’endormissement s’estompent et les quarts de veille deviennent rapidement une habitude. Néanmoins, lorsque, comme cette nuit, nous sommes seuls au monde et que, durant les 12 heures de quart, nous ne rencontrons pas âme qui vive à plus de 24 milles à la ronde, il nous faut toute notre rigueur de marins pour ne pas penser que les quarts de veille, en ces lieux, sont de la foutaise !… (à suivre…)

Mise à jour 4 : 10ème jour...

07h00 locales. Le jour se lève à la suite de la Lune qui s’obstine encore un peu à éclairer notre nuit qui fut d’encre. L’Otter fonce vaillamment dans cette obscurité à laquelle on s’habitue peu. L’océan s’est creusé sous l’effet prolongé d’un alizé que je trouve plus musclé que ce à quoi on s’attendait. Il souffle de l’ESE hors rafales entre 5 et 6 Beaufort (17-27nds). Nous naviguons au près bon plein presque vent de travers et notre vitesse descend rarement sous les 5 noeuds avec deux ris dans la gd voile et plusieurs tours dans le yankee. On fait même des pointes à 8 ! Il reste 1400 nautiques pour rallier l’île de Pâques… On n’est qu’à la moitié du chemin ! Il faut vivre cette navigation pour réaliser que le Pacifique est immense ! Habitués depuis nos années caraïbes à de relativement courtes distances (nos plus longues traversées atteignaient rarement une semaine), nous sommes confrontés ici au temps qui passe et semble nous dire : quoi que vous fassiez, il faudra autant de jours pour aller de là à là. On ne compte plus en nautiques ; on compte en nombre de jours probables. On apprend à appréhender les distances en vrais marins ! Pour moi, l’apprentissage est plus difficile que pour Marjo qui reste indéfectiblement d’humeur égale, heureuse qu’elle est d’être dans notre projet et de s’occuper de moi et du bateau en bon capitaine qu’elle est. Elle redouble d’imagination pour cuisiner « poubelles vides » tout en nous mijotant des repas succulents dont la surprise est rarement absente ! Cette énergie qui l’anime me sidère moi qui ressens de plus en plus le poids des ans. Mais je tiens bon et puise dans mes réserves de philosophie l’idée que je suis ici par choix et que, tant qu’à les assumer, autant le faire en retirant des moments de lassitude le meilleur de ce qui m’a attiré si loin de tout : l’océan à perte de vue, ses couleurs changeantes, ses ciels cyclothymiques passant du noir orageux au bleu optimiste en seulement quelques heures, parfois moins. Et ce vent, imperturbable moteur de notre voilier. Quelle formidable énergie !…