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23/02/2017

Jeudi 23 février 2017 :

Demain est un autre jour…

 

Hier, mercredi 22 février 2017, nous sommes amarrés sur bouée devant Geogetown aux îles Cayman. Le petit patrouilleur du responsable du port nous annonce un coup de vent de NW. On l’avait vu se préparer sur Zygrib et Weather forecast mais en avions minimiser les conséquences. Le vent n’était pas prévu plus fort que 5 Beaufort mais bon, si les locaux bougent, c’est qu’ils connaissent les conditions locales qu’une telle météo amène. On plie bagages, déçus car on avait prévu une belle plongée et, forts de la lecture des instructions nautiques, filons vers le S où Sand Cay dans le South Sound, est annoncé pouvoir nous abriter. Nous cherchons des bouées orange et en trouvons deux tout à l’entrée qui semblent répondre aux critères des instructions nautiques. Nous nous amarrons sur l’une d’entre elles. L’après-midi voit une grande quantité de bateaux de plongée venir nous rejoindre et cela fait vite du monde ! C’est alors que trois plongeurs viennent nous annoncer que les bouées que nous croyions nous être destinées sont des bouées privées leur appartenant. Le vent est déjà monté et la houle commence à entrer dans le mouillage. Marjo tente bien de négocier prétextant des problèmes de barre mais les plongeurs ne veulent rien entendre. Un sous-marin est en route pour venir s’amarrer sur le corps-mort que, sans le vouloir vraiment, nous squattons ! M’imaginant que nous n’avons guère d’alternative, je m’énerve et lance au plongeur en anglais : « Sorry, I can lost my boat for your beautifull eyes !  We must to find a solution ! ». Mal m’en a pris – comme quoi, l’agressivité est rarement payante… Le plongeur choisit de s’adresser à Marjo pour lui demander de me calmer ! Marjo m’excuse en relevant ma difficulté de m’exprimer en anglais et le caractère angoissant de la situation car celle-ci est claire : si nous quittons la bouée, nous n’avons d’autre alternative que celle d’aller passer la nuit au large ! Bref, elle gagne quelques heures au cours desquelles elle téléphone à la capitainerie de Georgetown pour expliquer la situation et demander confirmation de l’état privatif de la bouée sur laquelle nous avons frappé nos amarres. Très gentiment, le Capitaine nous informe qu’il y a bien une bouée jaune à l’entrée du Sand Cay qui pourrait nous dépanner mais il ne peut pas nous accorder l’autorisation de nous y amarrer. Entre-temps, les plongeurs sont revenus aux nouvelles et nous annoncent l’heure d’arrivée du sous-marin. Ils vérifient avec bouteille l’état du corps-mort sous l’eau et nous demandent de l’aide, le temps pour moi de faire la paix en leur prêtant le marteau dont ils avaient besoin. Ils nous proposent ensuite de nous aider à nous amarrer sur la fameuse bouée jaune qui est une sorte de tonne[1] réservée aux professionnels.

Les amarres à peine larguées, un grain d’une violence inouïe (l’anémo grimpera à 49 nœuds !) nous tombe dessus et c’est dans ces conditions que nous partons à l’assaut de la bouée jaune, Marjo à la barre et moi, aveuglé par une pluie diluvienne, en train de jouer au cowboy en transformant les aussières en lasso improvisé ! Pas facile de frapper une amarre sur une telle bouée alors que la houle est maintenant bien rentrée dans le mouillage, l’avant de l’Otter tossant magnifiquement devant la cible (la croix surmontant la tonne). Au rythme de la houle, cette tonne s’éloigne et se rapproche du beaupré sur lequel je suis perché ne me laissant vraiment qu’une fraction de seconde pour y frapper cette p… d’amarre. Là, je sens que vous réalisez que je suis encore très énervé !... Ni une ni deux, je dis à Marjo que j’y vais à la nage car je ne nous vois pas passer la nuit assurés par une seule aussière qui ne manquera pas d’être rapidement cisaillée avec les conséquences que l’on imagine aisément. C’est ainsi que j’ajouterai deux grosses amarres à la première dont une partie de chaîne me garantissant une sécurité certaine pour la nuit. A peine (presque) dûment amarrés car la manière avec laquelle les aussières garnissent l’énorme taquet est loin d’être académique, les professionnels propriétaires de la tonne arrivent à bord d’un remorqueur et, se confondant en gentillesses, acceptent que nous restions amarrés sur leur bouée, nous rassurent quant à sa bonne tenue et nous souhaitent une bonne nuit !

 

Moralité :       1) Toujours annoncer nos intentions aux locaux sans penser que nous les dérangeons en leur demandant leur avis. Les instructions nautiques sont parfois erronées.

2) Ne pas faire confiance à la cartographie qui contenait des erreurs de profondeur qui auraient pu être dramatiques.

3) Même pour une courte navigation (nous avions 5 milles nautiques à naviguer au moteur), préparer le bateau comme pour une grande traversée (nous avions laissé nos bouteilles et notre sac de plongée sur le pont certes bien arrimés mais bon, cela était dans le chemin).

4) Ceci uniquement pour moi : rester calme ! Perfectionner mon anglais !

5) Enfin, l’unique solution pour aller s’abriter était de rallier Sand Creek dans le North Sound.

 

NB : Ce jeudi 23 février fin de matinée, la VHF nous apprend que le port de Georgetown est fermé ce qui confirme qu’ici, on ne plaisante pas avec un coup de vent d’ouest. A bon entendeur…

 

(à suivre)

 

 

[1] Grosse bouée au sommet de laquelle se trouve un taquet (pièce métallique en forme de croix destinée à recevoir les grosses amarres des bateaux professionnels)

19/02/2017

Du Rio Dulce aux îles Caymans via Cayo Norte

Après quatre mois passés à réaliser un lifting complet de notre Otter, nous ne somme toujours pas prêts. Il reste encore un tas de détails à régler mais nous connaissons la musique. Comme on dit en certaines circonstances : « ils se croient prêts ! » Et bien, quand on en est là, il faut larguer les amarres et prendre le large. Nous laissons derrière nous un ponçage complet de notre pont en teck avec remplacement de toutes les vis et bouchons collés à l’époxy, le renouvellement de notre capote qui a grandi en hauteur et en longueur afin de mieux nous protéger. Des fenêtres dont la transparence nous comble de joie y sont découpées et sont munies de volets amovibles destinés à nous protéger de l’effet de serre inévitable au mouillage sous ces latitudes. Le lazybag[1] a également été remplacé par un neuf. Notre électronique devenue obsolète et lunatique par moments, a été remplacée par mes soins, travail dont je tire une certaine fierté car préjugé facile lors de l’achat mais avéré beaucoup moins évident à la réalisation. Enfin, tout fonctionne (presque tout) et nous voilà donc partis. P… j’allais oublier tout l’extraordinaire travail de couture de Marjo qui a réalisé des couvertures (covers) pour tous nos coffres fraîchement revernis ainsi que celui du poste de barre. Notre Otter reprend donc du service avec une garde-robe partiellement renouvelée, voire réparée (yankee et trinquette).

La vie à Monkey Bay Marina était agréable, entourés que nous étions de gens issus de tous les coins du monde. Il y avait des Américains, des Canadiens, des Russes, des Polonais, des Australiens, des Belges, des Allemands, des Anglais, des Suisses,… et des singes hurleurs qui détestent la pluie et le manifestent bruyamment à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Au moment du départ, seuls les singes étaient absents pour un au revoir dignes des grands départs de transats. Tout ce monde sur le pont pour nous larguer les amarres et nous souhaiter bon vent, nous laissant ainsi un petit sentiment de tristesse de les quitter. Ce sentiment disparaîtra très vite, remplacé par le plaisir des yeux au cours de la descente du Rio Dulce ayant creusé pendant des millénaires son cours dans la jungle… Après les formalités de sortie expédiées grâce aux compétences administratives et relationnelles de Marjo, nous avons pris contact avec Hector afin qu’il nous aide à franchir la barre ce qui fut fait « just in time » en vrai professionnel. Remarquons cependant que cette fois-ci, le Hector a dû nous tirer franchement à la gîte, notre pavois étant complétement sous eau ! La marée était certes haute au moment de notre passage mais les coefficients étant ce qu’ils sont, nous avions moins d’eau sous la quille que lors de notre arrivée…

Nous voulions naviguer. Nous en avions besoin ! Nous savions que nous allions devoir nous battre contre les alizés et c’est ce qui s’est passé. Dès les voiles envoyées, le ton était donné : alizé de ENE 15-17 nœuds. Le premier ris est donc pris, la trinquette bordée à plat et le yankee complétement déroulé, nous prenons le pouls de l’océan que l’on retrouve caribéen, tel que nous le connaissons : mer hachée, creux bien prononcés, petites lames perverses qui surprennent par leurs surprenantes directions. Le temps est beau. Le soleil habille l’océan de petites crêtes blanches qui en font tout le charme. Le windpilot installé, l’Otter II se cale sur son meilleur cap au près qui varie entre 45 et 55° du vent apparent. Il prend la mesure du temps et file ses 5-6 nœuds. Je n’y toucherai que pour les changements de bord et, des bords, nous allons en tirer un certain nombre pour « remonter » vers le N, ces bords nous emmenant jusqu’à approcher Roatan (île du Honduras) ce qui montre bien qu’une victoire n’arrive jamais tout d’un coup ! D’abord gagner de l’E. De là, c’est un très long bord tribord amures[2] qui nous fait gagner en latitude en taillant notre route vers le N, notre compas fleuretant avec le O° pendant toute cette remontée. Au soir de la troisième journée en mer, nous approchions de la barrière de corail qui protège la côte du Mexique et décidons d’y faire relâche et d’y refaire le plein d’énergie. Nous pourrons ainsi nous retremper au propre et au figuré dans ce « farniente[3] » dont, depuis plus de huit mois, nous avions perdu l’habitude. Le soir, l’ancre dûment crochée dans un sable coralien profond de 3,50 mètre mais de tenue médiocre, je larguai 35 mètres de chaîne nous garantissant ainsi une nuit de rêves tranquillisée par la sécurité retrouvée d’un bon abri. Aujourd’hui, snorkeling[4] et remise en ordre du bateau pour nous préparer à une nouvelle bataille contre les « trade winds[5] » afin de gagner (là est notre but) les îles Caymans (prononcer k i mons comme me le rappelle chaque fois Marjo !).

 

Jeudi 16 février 2017 alors que le soleil vient juste de se lever…

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Je reprends le clavier alors que nous avons quitté le Cayo Norte depuis plus de 48 heures. Le vent de NE est passé franchement E testant le SE par moment. Cela confirme la météo qui donne des vents de SE virant au NW en fin de prévisions. Tribord amures, l’Otter II a fait route au près grignotant de l’E ainsi que de la latitude, le vent adonnant[6] lentement mais sûrement.

Avant-hier en fin de journée, Marjo (qui pense toujours à nos estomacs) me suggère de jeter une ligne de traîne au cas où. Moi aussi j’ai remarqué de nombreuses chasses de dorades coryphènes aussi appelées ici maï-maï. Ces dorades qui font le délice des grandes traversées, ne manquent jamais d’attirer la convoitise de mon cordon bleu de capitaine[7]. Celle-ci, intriguée par les récits de pêches fabuleuses contés par nos amis de Betty Boop qui ont solutionné le coût exorbitant des leurres en récupérant leurs vieux tubes de dentifrice - d’après eux, ces leurres bon marché font, après un simple petit bricolage, une folie dans l’eau ! A l’heure où j’écris ces lignes et pour confirmer l’efficacité de ces leurres bon marché, Les deux magnifiques filets prélevés par Marjo sur notre belle prise, sont déjà inscrits dans les bons souvenirs de cette traversée…

Ajourd’hui, le front froid se met doucement en place en mettant le vent en congé afin de tourner à son aise vers le SW, la rotation ne pouvant aboutir qu’aux prévisions de vents de NW plus soutenus. Bref, le vent a pris des vacances et c’est grâce à la brise Yanmar[8] que nous progressons cette fois en route directe sur les Cayman. Il nous reste 130 MN à courir pour arriver à destination, le temps de constater avec plaisir que l’électronique embarquée GARMIN est bien configurée et fonctionne de mieux en mieux au fur et à mesure que nous faisons connaissance. Que ce soit sous voiles ou au moteur, le pilote fonctionne parfaitement et le plaisir d’avoir la carte devant la barre est un must dont nous nous sommes certes passé pendant des années mais qui reste un confort assez exceptionnel ? Et, cerise sur le gâteau, Marjo découvre avec bonheur que son iPad peut servir de répétiteur et lui donner en Wifi toutes informations utiles sur la marche du bateau.

Après une nuit lunaire, la lune décroissant sous le regard attentif et particulièrement scintillant de Vénus, le soleil s’est levé sur un océan étalé par l’absence de vent mais quelque peu perturbé par un système nuageux omniprésent sur l’horizon, témoin du changement de régime de vents annoncé. Pendant ce temps, l’Otter fait route tranquillement, moteur calé sur 1800 tours /minute, légèrement en appui sur sa hanche bâbord poussé qu’il est par la petite brise de SW qui vient le stabiliser. Marjo dort. Il est 08h20 et je m’en vais préparer le thé pour bien commencer la journée.

La suite et fin probablement au mouillage dans les Caymans.

 

[1] Lazybag : sorte de sac tenu ouvert pour recevoir la grand voile en position basse évitant ainsi de devoir la ferler (la serrer à l’aide de bouts prévus à cet effet).

[2] Le vent venant frapper les voiles en passant en premier par le bord tribord.

[3] mot particulièrement prisé dans ses récits par notre moniteur de plongée préféré, tourdumondiste à bord de SAS3.

[4] natation découverte avec palmes, masque et tuba.

[5] Nom anglais de l’alizé.

[6] Adonner : terme de marine désignant une modification de direction du vent qui permet d’ouvrir les voiles , le contraire de “refuser” qui oblige le voilier à serrer le vent plus près en bordant les voiles, voire à virer de bord.

[7] Et oui, je me dois de rendre officielle ici ma décision de mise à la retraite en tant que capitaine de l’Otter II. Place à la jeunesse ! Place à la compétence ! Et sur les papiers officiels anglophones j’ai ma petite compensation, captain et crew commençant par la même lettre !!!

[8] C’est la marque de notre moteur.

19/12/2016

Petite chronique du Rio Dulce

Petite chronique du rio Dulce

 

Il y a quatre semaines que nous sommes revenus après quatre mois de pérégrinations européennes. Un mois pour reprendre nos marques plus difficiles dans un bateau en chantier. Hugo, notre ouvrier guatémaltèque a vécu en notre absence un drame familial qui l’a contraint à accumuler un retard imprévu dans les travaux demandés. Impossible de lui en vouloir. Perdre son jeune fils suite à une chute accidentelle et une longue agonie a été pour lui et sa famille une irréversible catastrophe dont il essaie tout doucement de se relever. Nous l’aidons de notre mieux en valorisant son travail lorsqu’il vient à bord avec sa jeune et sympathique équipe. Nous les approvisionnons en boissons rafraîchissantes qui les aident à assumer la chaleur torride à laquelle ils sont certes mieux adaptés que nous mais qui reste néanmoins un élément de pénibilité incontestable. Travailler même à l’ombre pendant une journée sans pluie relève ici de la performance, les températures dans le bateau fluctuant autour des 35-38°C !

Fort heureusement, la Monkey Bay Marina où nous sommes amarrés comprend plusieurs avantages : elle est organisée comme une colocation où, cuisine (bien équipée), grande salle de séjour (où l’on peut prendre l’apéro, dîner, se reposer, faire son fitness), atelier (avec électricité, compresseur, perceuse, meuleuse,…) et douches/toilettes sont partagées par les équipages. Ainsi, Anglais, Américains, Canadiens, Russes, Belges, Guatémaltèques se côtoient dans une ambiance très conviviale. Chacun s’intéresse aux petites habitudes des uns et des autres, aux traditions, aux us et coutumes, bref tout un petit monde très cosmopolite bien agréable à vivre au quotidien. Cette convivialité comporte l’avantage de nous éloigner du bateau lorsqu’on y travaille ou lorsqu’il y fait trop chaud. La salle commune est couverte d’un toit de palmes très joli et ouvert à la brise qui vient rafraîchir fort heureusement l’atmosphère. Elle est équipée de grands ventilateurs qui permettent de mieux supporter la chaleur et c’est donc là que, assez souvent, on peut se retrouver pour un apéritif où chacun apporte sa contribution en « amuse-bouche ». Ce sont de précieux moments de partage qui stimulent mon apprentissage de l’anglais. Quant à celui de Marjo on peut dire qu’il fait partie de son bagage linguistique pour ainsi dire acquis ! Elle s’est maintenant jetée sur l’apprentissage de l’espagnol dans lequel elle progresse assez rapidement pour que j’en fasse des complexes ! Son incroyable don des langues me fascine. Il faut dire que quand elle cause, elle cause… et ces longues heures de pratique sont autant d’avantages par rapport au relatif mutisme qui me caractérise… en anglais comme en espagnol, d’ailleurs !

Tous les matins, à 08h00, la VHF est branchée sur le canal 69 (le cruiser’s net). Il y a déjà plus de deux heures que nous sommes réveillés. Avec 8 heures de décalage, il est 16h00 à Bruxelles. Parfois, ces deux heures sont consacrées à téléphoner à l’un ou à l’autre mais c’est notre fille Manon la plus fidèle au poste. C’est fou ce qu’une mère et une fille peuvent se raconter ! Tous les matins donc nous avons droit à : « Good morning Rio Dulce ! ». Suivent alors toutes les communications dont, d’abord, la météo. Ensuite, le canal est ouvert à celui ou celle qui souhaite faire une communication. La plupart concernent les propositions de menus dans les différents restaurants riverains du rio. On y annonce les plats du jour ainsi que les prix qui, le plus souvent, défient toute concurrence. Ici, dans le Rio Dulce, il n’est pas rare de pouvoir manger pour 3€. Compte tenu qu’une bière coûte 1,5€, on peut dire que la vie est ici vraiment bon marché. Par exemple, pour 4€ vous pouvez acheter facilement 4 kilogs de légumes. ½ kg de rôti de porc et un demi poulet ne coûte que 4€ ! On comprend ainsi mieux pourquoi un grand nombre d’Américains ont jeté leur sac dans ce coin magnifique perdu dans la jungle. Il n’est pas rare de rencontrer des navigateurs, le plus souvent âgés, dont le bateau n’a plus quitté le rio depuis plus de dix ans !

Poursuivant mon énumération des activités annoncées, je retiendrai la séance hebdomadaire de cinéma qui est organisée le plus souvent à Tortugal marina. Les films sont sous-titrés en anglais ce qui en facilite la compréhension. On réserve sa place par VHF (45 quetzals soit 5€ pour le film, le repas boisson comprise et l’aller-retour en lanchia - ce service est fort apprécié par tous, le rio étant assez inquiétant à pratiquer de nuit tant les autochtones y foncent sans feux de navigation et avec, pour seul moyen de visibilité, une lampe torche !).

Deux fois par semaine, un petit bateau passe à la marina pour l’avitaillement de ceux qui désirent ne pas trop bouger. Bref, une petite vie tranquille bien organisée.

 

Je reprends le clavier quelques semaines plus tard. Le ton change quelque peu car notre chantier s’éternise au point de me rendre quelque peu nerveux ! Les ouvriers guatémaltèques sont gentils, très gentils. A ce propos, on ne peut rien leur reprocher. Ils se précipitent, lors de nos retours de courses à la ville, pour décharger Marjo de tous ses sachets (et oui, ici, on n’est pas encore prêts à renoncer à cette commodité peu écologique que nous recyclons immédiatement en sacs poubelles. Mais bon, ce n’est qu’un pis-aller…). Ils sont toujours prêts à rendre service. Par contre, pour le travail, ils sont d’une lenteur déconcertante. Fort heureusement, ils sont sous contrat et donc, finalement, sont irréprochables car nous ne les rétribuons pas à l’heure (si c’était le cas, je serais au bord de la dépression car ils sont très souvent nombreux à se partager des outils de piètre qualité et à s’entre-surveiller !). Bref, bien que les travaux de rénovation du pont en teck soient en phase finale, les dernières finitions tardent encore. A la décharge des ouvriers, les pluies tropicales arrivent souvent comme des trouble-fête, pour les contraindre à jouer les prolongations !

De mon côté, lorsque le bateau peut rester accessible, les travaux étant suspendus, voire adaptés à ma présence, je me suis attaqué au défi que je me suis lancé de remplacer l’électronique du bord qui, de plus en plus, donnait des signes de fatigue, les bugs succédant aux bugs. Pas très rassurant en navigation. Après une petite vingtaine d’années de bons et, de moins en moins loyaux services, il était temps de tourner la page et d’envisager son remplacement. C’est donc pour cette raison que lors de notre dernier retour, nous avons rencontré, à Arzal (Bretagne) un spécialiste en électronique de marine qui nous a conseillé puis vendu un kit répondant à notre demande et, cerise sur le gâteau, accompagné d’un plan de montage précis qui m’a permis, une fois à bord, de démonter tout l’ancien système B&G Hydra2 (c’est la marque) et de le remplacer par les nouveaux appareils bénéficiant des derniers progrès à savoir du système de communication NMEA 2000 (il s’agit d’une nouvelle norme de transfert de données qui permet d’intercaler des appareils dans le « bus », succession de connexions au sein desquelles circulent les datas en provenance des différents instruments connectés et ce, dans les deux sens). Cela permet de faire évoluer le système sans modifications compliquées au niveau de la centrale, ce qui représentait la plus grosse difficulté auparavant).

Bref, au moment où j’écris ces lignes, le stress de m’attaquer au « déshabillage » de l’ancienne électronique est derrière moi. Tous les anciens fils ont été retirés (ce que les professionnels rechignent à faire et qui complique sérieusement les interventions ultérieures) et les nouveaux appareils sont presque tous en place et connectés exception faite des deux écrans prévus dans le cockpit devant la barre à roue. Un boîtier en teck a été construit et est au stade des finitions (qui durent bien trop longtemps, aussi, à mon goût !)[1]. Encore deux jours de liberté de travailler et l’électronique sera en place. Je vous enverrai des photos de mon organisation électrique. Décelez-vous déjà entre les mots une certaine fierté ? Il m’en est quand même de taire l’aide précieuse apportée par Olivier Cardon[2] qui, malgré le décalage horaire, a répondu avec une précision impressionnante à toutes les questions que je n’ai pas manqué de lui envoyer en cours de réalisation. A aucun moment je n’ai dû patienter. Il a été chaque fois sur la balle. A croire qu’il était sur place !

Bref, la vie suit son cours. Quand nous ne travaillons pas au chevet de notre vieille amie, l’Otter II, nous rencontrons un tas de personnes allant de la « haute en couleurs », vieux hippies venus se perdre ici pour finir leurs jours, à l’Américain de passage (les plus nombreux) ; Canadiens, Français (ils se regroupent dans ce que j’ai appelé le village gaulois, marina gérée par un Français et où l’anglais est pratiqué avec une grande parcimonie !), Allemands, Suisses,… un grand nombre de nationalité se côtoient ; il y a même des Russes qui parlent tellement peu anglais et espagnol que l’on se demandent comment ils ont pu arriver jusqu’ici d’une part et surtout, ce qu’ils sont venus faire car, a contrario de la plupart, ils sont relativement jeunes[3]

Hier soir, tournoi de Trivial Pursuit. On fait des groupes. On mange un plat unique et c’est parti ! A notre table un couple d’Australiens, un américain, un canadien et un couple de Belges (nous). On s’est classé 2èmes . Le meilleur cours d’anglais jamais reçu mais était-ce un cours ? Vraiment… De telles mises en situation à l’athénée m’auraient tant fait gagner du temps plutôt que de me le faire perdre en versions et thèmes de textes dénués d’intérêt !

 

La saison des cyclones touchant à sa fin, nous assistons à de nombreux départs, ceux des optimistes qui se disent que ça n’arrivera pas. C’est ce que nous leur souhaitons en les enviant quand même un peu car ils s’en vont avec leur bateau en ordre. Ils prennent le vent. Ils redeviennent libres d’aller ou bon leur semble. Les reverrons-nous ? Peut-être… le monde est si petit ! Quant à nous, nous garderons encore quelques semaines le statut de petites abeilles pour finir la préparation du bateau qui avait bien besoin d’un bon « lifting ».

Décision a été prise de reporter Panama à la saison prochaine. Cela nous permettra de tester et de mettre au point notre nouveau matériel (l’électronique et le remplacement de notre mâtereau support d’éolienne par un portique en inox qui recevra 4 panneaux solaires, de quoi augmenter notre autonomie et nous permettre d’alimenter le désalinisateur que nous prévoyons d’emporter dans le Pacifique). En janvier, nous reprendrons la mer pour une courte saison de voile/plongées au Belize, à Cozumel, aux îles Caïman et retour peut-être par la Jamaïque et les îles du Honduras… En attendant, au boulot !

 

 

 

[1] Rappel : on est au Guatemala !

[2] Olivier CARDON

E 3 MARINE

Mob. 06 27 19 40 00

Fax.  09 60 13 99 97

oliviercardon@e3marine.fr

[3] Le sous-sol guatémaltèque étant assez riche en minerais précieux dont des Russes ont déjà tenté une exploitation, peut-être leur présence dénonce t-elle une velléité de come back ? Difficile de s’en assurer (cfr méconnaissance de l’anglais).

11/04/2016

L'Otter II chez les Mayas

Après nous être régalés des fonds sous-marins de Cozumel au cours de quatre plongées dont deux dérivantes à nous donner le tournis tellement ça allait vite, nous nous sommes mis en route vers le Sud avec pour objectif de nous octroyer une petite halte sur l’atoll Banco Chinchorro.G1020651.jpg Distant d’une centaine de milles, nous pensions, en partant en début d’après-midi, naviguer la nuit et y jeter notre ancre le lendemain dans la matinée, voire début d’après-midi. Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes à une quinzaine de miles de cet atoll qui s’est fait désirer toute la journée et a poursuivi ses caprices pendant toute la nuit ou presque. Nous nous en approchons à une vitesse moyenne sur la surface de 150 MN/jour ce qui n’est pas mal du tout ! Je connais des voiliers beaucoup plus grands qui ne font guère mieux ! Ce n’est malheureusement pas parce que notre moyenne sur la surface est bonne que nous progressons sur le fond ! Il faut compter sur le courant qui ne se limite pas à Cozumel mais persiste selon le guide de Freya Rauscher jusqu’au sud du Banco Chichorro que nous approchons lentement mais sûrement. Nous l’atteindrons fort probablement alors que le jour ne sera pas encore levé ce qui nous empêchera d’y pénétrer (Il est fortement déconseillé d’entrer de nuit dans un atoll). Après avoir profité de ce courant en plongée, celui-ci s’est retourné contre notre progression vers le sud. Si nous ne doutions pas qu’il faudrait compter avec lui, nous en avions sous-estimé la force car voilà plus de 36 heures que nous n’avons pas dépassé la vitesse sur le fond de maximum 4 nœuds. Le plus souvent même, alors que sur la surface, notre speedo grimpait à 7 nœuds, notre vitesse fond restait inexorablement basse, descendant même parfois à 2,5 nœuds !

Mais pourquoi s’en plaindre ? Le temps est magnifique. Pendant la journée, le soleil brille de tous ses feux avec seulement quelques nuages pour égayer le ciel. La nuit, alors que la lune n’est pas encore levée, la nuit nous offre de spectaculaires moments de méditation car sous de pareils cieux, comment ne pas se demander encore et encore :  « Mais qui sommes-nous ? Quelle est la raison de notre présence dans cette immensité céleste infinie ? ». Ce qui est certain, c’est que nous ne sommes pas nombreux à nous poser la question car, depuis notre départ de Cozumel, nous n’avons croisé qu’un seul « loveboat » se découpant sur l’horizon tel un gigantesque sapin de Noël. Il est vrai que si tous ses passagers regardaient le ciel en même temps que nous, cela fait déjà plus de monde ! Mais le font-ils seulement ? Nos vies sont tellement différentes…

Nous quittons donc le Mexique avec le sentiment de nous être bien imprégnés de l’esprit Maya. DSC08191.jpgD’abord en revisitant Chichen Itsa. Il y a une vingtaine d’années, nous avions découvert en famille le Yucatan au cours d’un merveilleux séjour dont tous gardent un excellent souvenir. C’est ainsi que nous avions escaladé la pyramide de Chichen Itsa avec nos enfants (cette escalade est désormais interdite !). Nous avons ensuite visité le site moins connu mais récemment découvert et ouvert au public de EK Balam dont les fresques et la pyramide nous ont fortement impressionnés. Mais au-delà de ces clichés touristiques non moins intéressants comme tels, nous avons rencontré des gens merveilleux en sortant des sentiers battus et visitant de petits villages au sein desquels vivent encore dans des cases des Mayas restés fidèles à leurs coutumes et traditions. Nous les avons vus préparer les tortillas (Marjo s’y est exercée à l’invitation des femmes ayant remarqué son intérêt)que nous avons dégustées comme eux, à la main, chargeant ces délicieuses petites crêpes des différents ingrédients composant notre plat : poisson ou viande grillée, l’éternel guacamol dont nous avons goûté la diversité des recettes (chacun préparant le sien !), la salade de tomates découpées en tout petits cubes et délicieusement assaisonnée… Nous les avons observées, ces femmes Mayas, tissant inlassablement de générations en générations, les mêmes hamacs aux couleurs chatoyantes qui sont vendus aux touristes. Au détour d’une route, perdue dans la jungle, nous sommes allés nous baigner dans une des nombreuses cénotes G0130315.jpgdont certaines sont exploitées et donc payantes et très fréquentées. Vous aurez compris que nous avons trouvé mieux. Nous y sommes descendus comme des invités à se baigner dans la piscine du village où seuls quelques Mayas s’ébrouaient. Quelle fraîche parenthèse dans ce trou de verdure protégé du soleil et quelle surprise également de constater que beaucoup de baigneurs portaient des gilets de sauvetage. Manifestement, ils ne savaient pas nager ! Ce n’est pas à Cuba que nous aurions pu voir cela car là-bas, ils ont des piscines, des écoles, la jeunesse est prise en charge. Elle a droit à l’éducation. Quel contraste ! Notre voyage nous emmène d’étonnement en étonnement et celui-ci n’est que l’un d’entre eux. Nous apprendrons que beaucoup de femmes Mayas sont analphabètes.

Marjo s’ingénie à trouver des chemins de traverses à notre voyage qui n’en est que plus agréable chaque jour. Tournée vers les autres, elle exploite sans relâche son don des langues pour entrer en contact avec les gens, les comprendre, se faire apprécier d’eux. L’autre jour, elle me disait se considérer vraiment comme trilingue, comme si j’en avais jamais douté ! Elle a progressé en anglais à un point tel qu ‘elle le pratique de manière presqu’aussi fluide que le néerlandais. Quant à moi, le voyage me fait rattraper le temps perdu à l’école à me dégoûter d’apprendre les langues étrangères. Certes, tout n’est pas perdu !DSC08391.jpg Je n’appréhende plus les soirées fatigantes où les conversations sont exclusivement en anglais et où, l’an passé, je ne comprenais rien du tout ou presque ! Maintenant, je participe et si, bien-sûr, je calle à certains moments, un petit aparté en français avec Marjo me remet vite sur les rails. C’est aussi cela le voyage : une perpétuelle mise en situation d’apprentissage. Marjo a déjà tourné la page de l’anglais pour se consacrer à l’espagnol. Elle progresse de jour en jour, discutant les prix avec les taxis et les commerçants qu’elle s’emploie à faire comprendre que nous ne sommes pas nés de la dernière pluie, remplissant nos formalités administratives avec les autorités maritimes mexicaines qui semblent ignorer parfaitement la langue des gringos, ainsi que la possibilité qu’une femme soit capitaine d’un bateau !

Avec l’entrée dans le Rio Dulce, notre voyage va s’orienter vers l’organisation de notre retour en Europe. Il nous faut trouver une marina qui pourra sortir le bateau de l’eau et le mettre à l’abri. Des travaux sont prévus comme l’installation de nos quatre panneaux solaires achetés aux Etats-Unis mais non encore installés, le remplacement de la capote qui porte fièrement toutes les réparations, véritables cicatrices de l’usure du temps qui passe trop vite (déjà plus de vingt ans que l’Otter II accompagne nos errances marines !), etc. Des contacts sont déjà pris, des tas de renseignements sont à notre disposition à travers les écrits d’amis-bateaux qui nous ont décrit leur expérience là-bas…

Il est maintenant presque 7h00. Marjo a encore droit à une heure de sommeil. Je vais préparer le thé. Notre vie à bord est ainsi faite de ces petites routines qui font de notre vie de marins celle qu’on aime. Parfois aussi, de surprenantes rencontres : hier en fin d’après-midi,DSC08405.jpg deux hirondelles semblant épuisées nous ont rendu visite, utilisant l’Otter II comme plate-forme de repos…

Le soleil éclaire maintenant l’océan depuis une bonne demi-heure et vient de se lever derrière des nuages de beau temps au travers desquels les rayons solaires se faufilent faisant apparaître les fameux pieds du vent chers aux Madelinots. Nous sommes arrivés à la latitude de Banco ChinChorro mais avons décidé de poursuivre notre route. Il ne faut pas rater notre rendez-vous avec la marée qui nous permettra de faire glisser notre quille par-dessus la passe d ‘entrée du Rio.

Et moi, j’écris

(à suivre…) en me félicitant d’avoir passé une partie de mon quart en votre compagnie.DSC08435.jpg

 

17/03/2016

Cuba l'inconnue...

L’Otter II découvre Cuba sourire, Cuba gentille, Cuba généreuse…

 

Forts de la présence à bord de notre Manon et après nous être bien imprégnés de l’ambiance de Santiago de Cuba, nous larguons les amarres après avoir laissé les autorités vérifier qu’aucun cubain clandestin ne s’est faufilé dans une cabine. Devoir accompli, les officiers de l’immigration nous aident et c’est presque avec tristesse qu’ils nous regardent nous éloigner du quai. C’est fou comme une semaine de rapports où la cordialité de départ a fait place à une sorte d’amicale fraternité tisse des liens.

Il y avait Arthuro, l’officier de l’immigration, Georges, le capitaine de la marina, Armando, Norberto,… tous, dans les limites de leurs possibilités administratives, tournés vers le souci de nous être agréables. Arthuro ira jusqu’à relever l’intérêt de Marjo pour le café cubain (impossible à trouver en grains à Cuba) et, sans rien promettre, en fit apporter par son beau-père depuis sa lointaine montagne. Marjo, ravie, fut placée pour la première fois de sa vie devant du café non torréfié, problème qu’elle résolut presque sur le champ en cuisant les grains dans une poële à frire. Le café, moulu ensuite au moyen de notre nouveau moulin, développa tous ses arômes dans notre cafetière Bialetti et ce, pour notre plus grand plaisir. La femme de Norberto nous fit même offrir deux jolies petites poupées cubaines confectionnées par ses soins. Nous les avons bien entendu exposées en bonne place dans notre carré. Toutes ces gentillesses ne furent bien entendu pas à sens unique. Chaque fois que nous remarquions de l’intérêt pour l’un ou l’autre objet dont nous pouvions nous passer, nous leur offrions de bon cœur. C’est ainsi que du fil électrique, des vieilles clés USB, des CD-Roms, un tuyau d’arrosage,… ont bien vite trouvé acquéreurs. Bref, tous ont transformé notre bref séjour à quai en une semaine où nous nous sommes vraiment sentis accueillis.

 

Cuba accueillante…

 

Après une première navigation de nuit au cours de laquelle l’alizé nous emmena en douceur vers l’ouest, nous mouillons dans Cayo Media Luna, repéré comme un excellent abri par tous les temps. Nous y sommes seuls. Le plan d’eau est aussi tranquille qu’un lac. La première nuit est illuminée par une pleine lune magnifique. Le vent est tombé. Nous écoutons le silence. Nous n’en croyons pas nos oreilles…

 

Cayo Passa Honda nous accueille ensuite. Mer d’huile. Couché et levé de soleil impressionnants, les cieux semblent vouloir prendre feu. Des vols de flamands roses… La vie est belle à bord de l’Otter II. Les appareils photographiques, une fois sortis de leur sacoche, n’y retournent pas, enregistrant tant et tant de magnifiques images témoins de ces moments de vie privilégiés.

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Manon semblant bien reposée de son long voyage, nous nous décidons à avancer vers Cayo Cuervo. Approchant du piquet d’entrée du lagon, les fonds remontent rapidement. La carte est suffisamment imprécise pour nous inciter à la prudence. Nous mouillons donc un peu à l’écart afin de ne pas gêner le passage des quelques crevettiers qui semblent avoir choisi le lagon comme base de départ. De là où nous sommes, nous observons les entrées et sorties de ces pêcheurs qui, une fois ancrés, nettoient leur filets chargés de crevettes. Dès ce travail terminé, l’ancre est relevée et le crevettier vient se mettre à couple d’un navire plus important qui semble être le bateau mère dans les cales duquel les crevettes sont stockées probablement sous glace. Nous pensions nous retrouver là-bas tous seuls et non près d’une flottille de bateaux de pêche au travail mais il est trop tard pour changer de Caye. Nous ne le regretterons pas. Le soleil est déjà bas sur l’horizon. Nous vérifions la bonne tenue de l’ancre lorsqu’un troisième crevettier revient de pêche, passe à côté de nous et, l’équipage nous faisant amicalement signe de les suivre, embouque la passe à une encablure à droite de la perche comme s’il y avait 5 mètres d’eau sous sa quille ! Nous leur répondons par signes que notre tirant d’eau, trop important, nous en empêche…

Là où nous sommes, l’ancre a bien croché et nous décidons de rester dehors pour la nuit.

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Pas avant seulement d’avoir approché ces pêcheurs qui nous faisaient de grands signes amicaux et nous invitaient à les suivre à l’intérieur du lagon. Nous grimpons dans l’annexe et sondons la passe à l’ancienne (en lançant un plomb de sonde en avant du dinghy et reconnaissant la profondeur en passant à la verticale du plomb - Jamais en panne et nettement meilleur marché qu’un sondeur électronique !). A l’endroit où les crevettiers passent, il y a 3,5 m et plus ! Largement assez pour notre Otter mais bon, on n’est jamais assez prudents !

Nous nous approchons. Marjo, toujours prévoyante, a emmené une bouteille de rhum, des savons et autres petites choses que nous savons rendre heureux ces cubains le plus souvent démunis. On se présente. Depuis mon arrivée en terre cubaine, je suis Juanito (plus facile à prononcer que Jean), Marjo est Maria (Ils arrivent pas à dire Marjo !) et Manon garde son beau prénom plus facile à prononcer. Les mains se tendent. Les sourires illuminent leurs visages tannés par le soleil caraïbe. Marjo demande : « Cambio Camaronese por Rhum ? » Cela déclenche l’hilarité générale - comme s’il n’y avait pas de crevettes à bord d’un crevettier ! A peine sortie de son sac, la bouteille de rhum disparaît à leur bord.

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Toujours riant aux larmes, un des marins nous donne un saut plein de magnifiques crevettes dont Marjo espère prélever la quantité suffisante aux besoins du bord. Que nenni ! Ils insistent et moi je traduis : « Vous devez manger tout ! » Il est vrai qu’elles sont belles leurs crevettes… Difficile de trouver plus frais ! Soucieux de quand même varier un peu les prochains menus, je risque : «  langosta ? » et, comme par magie trois belles langoustes atterrissent dans le fond de l’annexe. Quelle générosité. Rien n’a encore été négocié. C’est cadeau ! Marjo leur donne en extra des savons, deux paires de lunettes de lecture (hautement appréciées) et quelques crèmes de beauté pour leurs « mujers ». Penchés au-dessus de leur bastingage, leurs sourires en disent long sur leur reconnaissance. Je pense encore une fois : « On a tout ; ils n’ont rien et sont contents de l’instant présent qui les enchantent presqu’autant que nous ! ».

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Cuba généreuse…

 

Rentrés à bord, Marjo s’active avec Manon pour prendre soin de nos cadeaux de la mer. Outre les crevettes, elle a reçu des calamars qu’elle prépare comme il se doit selon une recette de tapas espagnols déjà bien connue. Les calamars et quelques kilos de crevettes dont une partie sera cuite et décortiquée, disparaissent dans notre frigo. Il n’empêche que, sans congélateur, il est fort heureux que tous les trois, nous apprécions les crevettes car nous en avons reçu de quoi nourrir un équipage bien plus nombreux ! Notre réserve de protéines pour les jours suivants est en tout cas assurée !

Alors que nous envisagions de poursuivre notre route vers l’ouest, des amis-bateau Français arrivés entre-temps, viennent gentiment nous prévenir que le vent va monter la nuit et qu’il ne fera pas bon rester dehors. Ils nous disent qu’ils tiennent ces infos des pêcheurs qui nous invitent à venir mouiller près d’eux, à l’abri de la mangrove. Ils nous disent que cela les rassurerait. Appréciant cette intention toute empreinte de la gentillesse cubaine, nous levons l’ancre et allons la remouiller un demi-mille plus au N, bien à l’abri de la mangrove qui nous protégera efficacement des rafales qui montèrent durant la nuit à plus de 35 nœuds.

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Cuba attentionnée…

Le lendemain, cap vers les Jardins de la reine proprement dits, à Cayo Breton, où nous mouillerons également bien à l’abri. Là, à peine ancrés, des pêcheurs de langoustes reviennent de leur longue et pénible journée de travail. Ils plongent en apnée presque du lever au coucher du soleil, vêtus de combinaison en néoprène dont ne voudrait plus un club de plongée africain. Mais ils sont là, souriants, appréciant notre joie de les rencontrer. Ils remarquent immédiatement que nous les acceptons à couple en mettant en place les pare-battages. Manon trépigne, l’appareil photographique mitraille les pêcheurs qui s’y prêtent avec complaisance. La séance de troc commence. Je choisis deux grosses langoustes parmi celles qu’ils nous proposent et refuse les autres en leur disant que nous n’avons pas de congélateur et que nous ne voulons pas gaspiller leur gagne-pain. Marjo leur donne notre dernière bouteille de rhum. Manon est invitée à leur bord et n’hésite pas à enjamber le bastingage, elle va à leur rencontre digne héritière du charme communicateur de sa Maman. Les pêcheurs sont sous le charme et, malgré mes protestations, me balancent deux belles langoustes supplémentaires pour accompagner les deux premières. Pendant ce temps, le plaisir de la rencontre est évident. La glace est rompue.Moi&langoustes.jpg On papote en une sorte d’espéranto espagnolisé. Marjo progresse. Manon se rappelle ses cours d’espagnol de l’ISALT et participe. Ils me demandent une vieille écoute de yankee que j’ai laissé traîner sur le pont. Je la leur donne avec grand plaisir car au moins, je suis certain de lui donner une seconde vie. Ils demandent si nous avons de la crème protectrice pour leurs lèvres que l’eau de mer attaque en permanence. N’en ayant pas, Marjo compense en leur donnant des rouges à lèvres pour leurs épouses. Elle distribue aussi trois paires de lunettes de lecture neuves achetées en vue de cette situation. Nous nous amusons beaucoup de leur enthousiasme à recevoir des objets qui sont tellement rares pour eux qu’ils ne remarquent pas en les essayant qu’ils sont encore protégés par une fine pellicule de plastique, ce que nous nous empressons de leur faire remarquer. Dans la conversation un plongeur signale en riant les nombreux trous parsemant sa combinaison. Je me rappelle en avoir encore une ancienne toujours en bon état mais que mon embonpoint m’empêche désormais d’utiliser. Je la trouve et la lui donne sans savoir s’il va pouvoir l’utiliser et J’obtiens son plus large sourire comme toute réponse. C’est alors que l’un d’entre eux s’aperçoit que nous avons suspendu à la poupe de notre voilier, un bout où j’ai enfilé par leur anse un grand nombre de bidons à eau potable vides que nous destinons aux poubelles. Ils nous les demandent avec empressement et sont immédiatement satisfaits, trop contents que nous sommes de nous débarrasser de ces encombrants récipients qu’ils vont eux remplir et utiliser au quotidien leur offrant ainsi, à eux aussi, une seconde vie ! Quelle belle leçon de vie ! Quelle merveilleuse rencontre ! Ils prennent alors congé non sans avoir demandé à Manon si elle était mariée… manon.jpgPendant que les amarres sont larguées, Manon remarque avec une émotion toute maternelle que certains essaient les produits cosmétiques sur eux-mêmes utilisant les rouges-à-lèvres avec le plus grand sérieux. A peine éloignés de quelques encablures, ils laissent éclater leur joie. Ils sont manifestement satisfaits, eux aussi, de la rencontre. Notre joie, plus discrète mais non moindre, est à son comble. Quel beau et bon moment de vie ! Le mot dollars ou CUC (monnaie locale) n’a pas été prononcé une seule fois. Le matérialisme que nous tentons d’éviter au quotidien s’est tenu à l’écart…

 

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Cuba la vraie…

 

(à suivre…)