Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/07/2019

Chronique d’une traversée.

Chronique d’une traversée.

 

Après nous être attardés aux Marquises avec, en toile de fond, un problème insoluble d’inverseur, nous avons pris le risque de partir vers les Tuamotu. N’ayant pas trouvé de solution même provisoire à Hiva Oa, c’est avec un inverseur capricieux que nous sommes partis visiter successivement Kahuehi, Fakarava, Tohau, Rangiroa, Tikehau et Huahine. Pendant ce temps-là, notre inverseur s’installait dans une attitude de plus en plus préoccupante,  se faisant prier souvent avant d’accepter de passer en marche avant. C’est dire si la situation devenait ingérable si ce n’est de l’accepter et d’anticiper en en tenant compte ! Là où nous nous trouvions, aucun mécano n’aurait pu nous dépanner...

C’est dans cette incertitude que nous nous sommes décidés à poursuivre notre route vers l’Ouest, notre objectif étant de rejoindre les îles Fiji début juillet. Nous avions une longue route  devant nous et ne nous attendions pas à ce que la météo nous réserve une traversée aussi musclée. Partis de Huahine avec un temps de demoiselle, les 15/20 noeuds de vent annoncés se sont très vite transformés en une succession de coups de vent, l’anémomètre grimpant allègrement vers les 6/7 Beaufort avec des rafales flirtant avec les 50 noeuds ! De quoi maudire l’aléatoire fiabilité de la météo. Une fois cette météo installée, elle ne nous quitta plus jusqu’à Niué, creusant l’océan dont les lames impressionnantes nous rattrapaient sur notre arrière bâbord, certaines vagues déferlaient mais rencontraient notre poupe norvégienne qui n’en faisait qu’une bouchée. Jamais, au cours de cette traversée, nous n’avons ressenti la moindre peur. Le voilier, au bas ris et sous trinquette seule, négociait la mer avec brio. Tout juste s’il ne nous faisait pas comprendre qu’il s’amusait bien ! De temps en temps dans les rares accalmies nous relancions un peu la vitesse en déroulant quelques mètres carrés de yankee (=notre voile d’avant placée sur enrouleur, la trinquette étant une seconde voile d’avant plus petite et bômée pour la facilité des virements de bord). Ne pas admettre que la vie à bord fut tout juste supportable serait manquer de bonne foi mais, petit à petit et au fil des huit journées que dura cette première partie de la traversée (environ 1200 nautiques soit quelques 2250 kms), nous nous adaptâmes. 

Notre route nous amenant à proximité de Niué, petite île dont nous n’avions encore jamais entendu parler avant de l’approcher sur nos cartes marines, nous décidâmes d’y relâcher. Etudiant la zone d’atterrissage où plusieurs bouées étaient disponibles (contacté par mail, le yacht club nous l’avait confirmé), nous nous déroutâmes vers Niué. Poussés par un 7 Beaufort de SE bien établi, nous espérions que le mouillage, sous le vent de l’île, serait relativement calme... De fait, au fur et à mesure que nous contournions l’île par le S, la mer, comme prévu, s’apaisait mais c’est vent debout que nous nous présentâmes en vue du mouillage.

Moteur mis en marche, force fut de constater qu’il nous refusait tout service ! Tout en continuant à tirer des bords de près pour nous approcher des bouées, Marjo avait lancé, à Radio Niué, une demande d’assistance  et c’est ainsi qu’un canot de pêche local vint nous proposer de l’aide. 

N’est pas remorqueur qui veut. Pêcher et remorquer sont manifestement deux métiers différents ! Malgré leurs 150 cv, les pêcheurs, après nous avoir coupé deux aussières faute de les avoir correctement amarrées, jetèrent l’éponge et cédèrent le relais à la vedette de sauvetage de la police qui, pour faire court (car le remorquage dura quelques heures !), nous amena sains et saufs à la bouée. Incroyable comme le remorquage d’un navire de 20 tonnes privé de moteur et contre un vent de 5/6 Beaufort  relève de la performance... Les policiers à bord, un peu plus subtils dans leurs manoeuvres que nos braves pêcheurs, prenaient manifestement ce remorquage comme une récréation dans leur quotidien. L’ambiance à leur bord était bon enfant, les policiers étaient détendus et souriants. Ils se faisaient des selfies peut-être - qui sait ?- pour le journal local... Quant à nous, dès notre amarrage assuré, et après avoir remercié dûment policiers et pêcheurs, nous nous dîmes qu’une fois de plus, l’Otter II s’était placé sous la bienveillance de Neptune. Aucun frais ne nous ont été comptés. Nous gonflâmes l’annexe et, après s’être frugalement restaurés, nous nous jetâmes, fourbus sur nos couchettes.

 

Nous étions bien fatigués et décidés à rechercher une solution sur l’île car renouveler l’expérience de remorquage que nous venions de vivre ne figurait pas vraiment dans l’idée que nous nous faisions de nos futures escales ! 

Sur place, si ce n’est l’extrême amabilité de tous les autochtones et en particulier celle de Brian, responsable du yachtclub, nous découvrons une île étonnement installée dans la modernité (pendant une semaine, moyennant la location d’un petit décodeur wifi, nous serons connectés à l’internet en permanence et à bord ! Du pas encore vu en Polynésie française). Beaucoup de courriels purent ainsi  être échangés afin de tenter de trouver une solution à notre gros souci d’inverseur. Brian  montra, dans ces démarches, une disponibilité sans faille. Malheureusement, nous ne pûmes que constater que, même avec un nouveau moteur, l’île n’était pas équipée tant matériellement qu’en main d’oeuvre, pour nous dépanner.

La décision de poursuivre notre route sans moteur étant incontournable, nous avons largué les amarres, pris la mer et vu s’éloigner à regrets cette île ô combien attachante. 

Nous sommes donc partis et avons rencontré, de nouveau,  une météo carnassière (la même que celle qui nous a accompagné  entre Huahiné et Niué, bien loin, une fois de plus,  de celle annoncée. Il paraît que c’est el niño qui est responsable... Quand je dis carnassière, je ne suis pas loin du compte car nous avons navigué deux jours par 6,7 Beaufort et pointes à 47 noeuds (le record !). L’Otter, au bas ris et trinquette seule, s’est joué haut la main, et du vent et des vagues annoncées à 2m, 2,50 m mais qui nous ont impressionnés d’autant que certaines - je crois 4 bons mètres- d’entre elles giflaient véritablement notre bâbord... Bon, l’Otter, ça allait. Ma capitaine, ça allait aussi mais moi, quand il a été constaté que notre barre de flèche tribord gigotait et que j’ai dû me taper l’escalade, j’ai rêvé en pleurant là-haut, à une place bien tranquille «  au pied de mon arbre » comme dans la chanson... agrippé au mât comme un jeune chat grimpé trop haut dans un arbre, j’ai  maudis cet océan qui n’arrêtait pas de nous chambarder ! Bref, avec deux clés à molette, envoyées avec difficulté par Marjo par les garcettes de pavillon, j’ai finalement réussi à resserrer l’écrou dévissé. Redescendu sur le pont, le vent forcissait de nouveau et nous nous sommes remis au travail  Pour rallier Vudapoint, la marina qui allait nous accueillir pour sortir le bateau de l’eau en vue de notre retour, fin juillet en Belgique, nous devions encore parcourir près de 900 milles nautiques. 

Cette seconde partie du voyage vers les Fiji, fut à la hauteur de la première. Les petites dépressions se bousculèrent, nous contraignant à de nombreuses réduction de voilure.  Pendant les grains qui nous arrosaient nous avons été obligés de naviguer beaucoup, confinés à l’intérieur.

Dans ces conditions, mer et vents s’accordent à nous bousculer mais aussi à accélérer le bateau qui flirte souvent avec les 7 noeuds et des pointes à 8. L’équilibre devient une priorité ainsi que toutes les sorties harnachés. Nous ne quittons plus l’intérieur du bateau sans nous assurer. La beauté des lames sur lesquelles danse notre Otter compense ces contrariétés auxquelles, sans presque nous rendre compte, nous nous adaptons. Il faut voir toutes les stratégies mises en place par Marjo dans la cambuse pour le croire. Depuis le début de la traversée, nous nous sommes restaurés comme à la maison. Une performance !...

La température est plus agréable. Bien que le soleil soit très présent, le sudet qui souffle entre les grains rafraîchit l’atmosphère. Le bleu profond de l’océan et les grosses lames décapées par le vent sur notre arrière bâbord me font penser souvent à cette toile de style mangua bien connue d’un peintre japonais dont j’ai oublié le nom. C’est magnifique et je reste indéfectiblement émerveillé par ce qui nous entoure...Le spectacle est permanent !

...

Nous venons de nous réveiller, découvrant notre mouillage atteint hier sous voile dans le silence d’un moteur absent. Fort heureusement - je veux croire en notre bonne étoile - le vent de 6/7 Beaufort qui a accompagné notre atterrissage aux Fiji ne s’est essoufflé qu’après avoir franchi la passe qui était « courant sortant ». Notre vitesse qui se maintenait, avant la passe et en la frabchissant, à 6 noeuds sur la surface, s’est réduite à 2 nds sur le fond au plus fort du courant ! C’est dire si le stress prenait ses quartiers à bord. Il restait encore 11 milles pour traverser le lagon et rallier notre ancrage. Nous l’atteignîmes avec un vent réduit à un petit 2 Beaufort ! 

L’ancre a croché et nous nous sommes couchés. Il était minuit passé. La Lune pleine semblait nous féliciter de cette longue route sans faute réalisée sous 6, 7, 8 Beaufort... Fiers, nous le sommes. C’est certain. On a beau avoir nos âges, les renforcements positifs nous rendent plus forts et Marjo et moi y sommes très sensibles. Merci la Lune d’avoir si joliment éclairé notre arrivée...

(à suivre...)