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10/02/2018

Découverte du multiculturalisme à Monkey Bay marina (9 février 2018) : article publié dans le journal de l'Amicale des anciens de Jonfosse.



« Le multiculturalisme est un terme utilisé à la fois en sociologie et en philosophie politique. C'est un terme ambigu qui peut signifier un pluralisme culturel dans lequel les différentes ethnies collaborent et dialoguent sans avoir à sacrifier leurs identités particulières. »

Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Voyons cela plus en détails. Lorsque nous sommes arrivés dans le Rio, la question se posait de savoir où nous arrêter. Nous envisagions plusieurs travaux de remise en état de notre Otter qui allait fêter ses 30 années de bons et loyaux services mais que la mer et ses caprices salés n’avaient pas épargné(e). La loi d’entropie déjà mentionnée dans un précédent article avait fait son oeuvre appuyée par les UV implacables sous les tropiques. Il nous fallait organiser un reconditionnement quasi général et le bon choix de la marina revêtait donc une grande importance. Après avoir rendu visite à plusieurs d’entre elles sans vraiment pouvoir nous décider, nous optâmes pour celle où se rendaient de vieux navigateurs adorables Anne et Lou qui, à Caya Comado, nous avaient si gentiment pris à leur couple pour nous éviter une manoeuvre de mouillage hasardeuse. Nous avions pris l’apéro à leur bord et passé la nuit au calme de cet endroit protégé autant des vents que des ondes WiFi devenues si difficiles à éviter. Bref, c’est déjà le hasard d’une rencontre qui nous décida à les rejoindre.

Monkey Bay marina est tenue par un Allemand bien intégré au Guatemala. La marina s’inscrit dans un domaine familial où ses parents l’emmenaient pour passer ses vacances. Il s’y est attaché principalement parce qu’il est implanté dans un territoire assidûment fréquenté par des singes hurleurs qui se manifestent régulièrement par leurs cris rendus possible par la présence d’un os hyoïde qu’ils ont particulièrement développé. Cet amoureux du Rio Dulce a récemment agrandi son domaine afin de préserver leur environnement et garder ces sympathiques voisins près de lui, de nous, comme un privilège d’une vie sauvage encore plongée dans ces valeurs de liberté qui partout s’étiolent petit à petit. Il tient à les préserver. Ce sympathique personnage presqu’aussi bruyant que ses protégés quand il rit, sera le premier d’une liste de personnages hauts en couleurs dont je vais tenter de dresser les portraits tout en expliquant le contexte dans lequel je les ai découverts au fil des mois passés ici.
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Il y a tout d’abord le plus charismatique. Il s’appelle Jim. Il est Américain et, lors des fêtes de fin d’année - surtout à la veille de Noël, il remplit le rôle de Santa Claus, avec une joie jamais prise en défaut. Barbe et cheveux sont naturels. Le bougre n’a qu’à enfiler une veste et un bonnet et dans la rue, tous les enfants guatémaltèques le reconnaissent comme tel et se réfugient volontiers dans ses grands bras d’ex marines. Quelquefois leurs mères lui font une ovation qui le remplit de joie ! Lors d’une escapade à Morales en sa compagnie, les appareils photos crépitaient et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à la une du journal local sous la rubrique « SANTA CLAUS FAIT SES ACHATS A MORALES » !
Jim est notre « Harbour Master ». Agé de 72 ans, c’est un « cruiser » d’expérience. Il a navigué un peu partout et n’a pas son pareil pour donner le ton d’une cordialité qui s’appuie essentiellement sur une pensée positive qui ne lui fait jamais défaut. Qu’il pleuve des cordes ou que le soleil nous grille à petits feux, toujours, il a ses « good morning - how are you Jean by this wonderfull day ? » accompagnés de son merveilleux sourire exprimant à l’envi son sens de l’amitié. Infatigable, il répond à nos demandes d’informations avec expertise et à propos. Il aime le rhum… Ou plutôt, il connaît le rhum qu’il déguste en compagnie de ceux ou celles qui sont disponibles lorsque la journée de travail s’étiole et que, le soleil descendant sur l’horizon, c’est l’heure du bilan de la journée. C’est l’heure des retrouvailles à la « palapa » sorte de grand living commun. Sa charmante épouse, Kitty, le dirige avec gentillesse et tendre fermeté. Et ce bon Jim semble, tel Baloo dans le livre de la jungle, lui emprunter le pas. Ces deux-là sont tout-à-fait adorables et les quitter ne sera pas sans émotion !
Et puis il y a les autres : des Américains bien-sûr (je reviendrai sur certains cas…),  des Australiens, des Russes, des Allemands, des Flamands (des bons et des moins bons, j’y reviendrai), des Polonais, un Canadien (j’en écrirai quelques mots…), des néerlandais, aussi et, bizarrement, point de Français (eux, ils se rassemblent principalement dans deux marinas, Manglar marina et Nanajuana marina, où ils font un peu (beaucoup) village gaulois !

 (je pense que l’attrait de la langue française en est la principale raison ajoutée à une certaine distance qu’ils prennent par rapport aux Américains). Il est vrai que ces derniers ont véritablement pris possession du Rio qu’ils ont organisé à leur façon. Chaque matin à 07h25, le canal 69 s’anime d’abord par une vérification des émission-réception radio. De chaque endroit on entend le nom d’une marina suivi de la confirmation de bon fonctionnement : « Monkey Bay marina, loud and clear ! »  A 07h30 précises, le « cruiser’s net » commence par le bulletin météo locale. Ensuite, chaque restaurant y va de son menu du jour et son prix. Parfois, l’ordre est différent, un espace de parole est accordé aux équipages qui arrivent dans le Rio et ceux qui le quittent. C’est le moment du « Good morning ou Good bye Rio ! ». Le cruiser’s net n’a pas son pareil pour approcher les différents accents. L’écouter tous les matins constitue déjà un apprentissage. Il y a l’accent texan très caractéristique, l’accent anglais scolaire (c’est plutôt le mien !), l’accent néerlandais (on le reconnaît facilement), l’australien,… Dommage que les profs de langue ne peuvent utiliser ce prodigieux outil de discrimination auditive !…


Les équipages qui arrivent et sont déjà venus vont immédiatement reprendre leurs petites habitudes. Pour les nouveaux, il va y avoir une période d’adaptation dont la durée va de pair avec la débrouillardise du ou de la capitaine et de l’équipage. Il y en a qui utilisent la VHF pour demander des renseignements comme où trouver un bon soudeur ?, où faire réparer des voiles ?, où porter un appareil à réparer, à quel mécanicien s’adresser?… Le plus rigolo a été le « perdu » qui s’est demandé, le temps de se décider à se renseigner, ce qu’était la « casa Guatemala » qu’il entendait sur la VHF annoncer son arrivée à tel ou tel endroit. Il entendait par exemple : « RAM marina - Casa Guatemala esta aqui !, répété plusieurs fois. Il se demandait ce que cela pouvait bien signifier… Sans se renseigner, il ne pouvait pas savoir qu’il s’agit simplement du magasin guatémaltèque itinérant qui navigue de marina en marina pour vendre un tas de denrées de première nécessité pour le  plus grand plaisir de celles et ceux qui ne se déplacent pas facilement pour se rendre en ville et achalander la cambuse.
Ainsi, durant une grosse demi-heure, l’animateur - pas toujours le même -passe en revue toutes les rubriques, depuis les annonces d’activités particulières comme le Trivial pursuit, la projection de films, les petites annonces de ceux qui veulent vendre ou acheter du matériel de navigation.
Le « cru!ser’s net » sert également d’informations concernant les départs et les retours dans le Rio, ceci afin d’arranger des transferts de courrier ou de petit matériel. La solidarité compense la Poste qui, ici, est inexistante !
A propos du matériel de navigation, toutes les deux semaines, le dimanche matin, une brocante est organisée de quoi alléger le bateau de toute sortes de choses devenues inutiles car non utilisées. Les surplus de bricolage y trouvent une bonne place. C’est l’occasion d’y rencontrer une faune hétéroclite allant du vieux hippie un peu défraîchi, souvent à la mode Bob Marley, à des gens dont on se demande d’où ils sortent avec leurs chemises hawaïennes décolorées par le nombre incalculable de lavages subis, à des indigènes venus flairer la bonne affaire, à des Américains naïfs qui vendent trop cher incapables qu’ils sont d’une juste évaluation du marché, à des néerlandais qui trouvent toujours tout trop cher (tiens donc), à des Français plutôt présents en curieux (ils discutent de tout et, pour la plupart, on toujours tout fait, tout connu, tout essayé,…). De toutes façons, on se demande où tous ces vendeurs ont trouvé ce qu’ils vendent. Tenant une belle échoppe bien fournie en matériels divers personnels, voire offerts par de généreux plaisanciers qui savent ce qu’il fait du fruit de ses ventes, Jim (encore lui), attire le client par ses sourire et son humour enthousiastes. Il récupère ainsi des fonds qui vont faire le bonheur d’un orphelinat local et d’un hospice pour vieillards délaissés par leur famille.  Jim et Kitty, avec d’autres, ont pris ces malheureux sous leur aile protectrice en leur apportant un peu de réconfort, en leur installant des panneaux solaires.… Une façon à eux de donner un sens à leur vie de retraités (soit-dit en passant, ils sont obligés de travailler pour compenser le montant insuffisant de leur retraite - en gérant notre marina en ce qui les concerne.  L’Amérique n’est pas, c’est bien connu, un el dorado social !).
A ce propos, je soulignerai qu’ici, dans le Rio, on est loin de l’idée que l’on se fait des tour-du-mondistes et de leurs luxueux yachts ainsi qu’on peut les rencontrer dans les Antilles et principalement à St Barth, St Martin et autres endroits de rassemblement des grands yachts ! Ici, la barre d’entrée du Rio est déjà très sélective, le tirant d’eau constituant un frein important, voire une impossibilité d’accéder au Rio. La taille des voiliers le plus souvent rencontrés ici se situe entre 30 et 45 pieds. Soit, ces bateaux sont relativement neufs, sont au début de leurs pérégrinations et fréquentent le Rio pour y trouver un abri sûr pendant la saison cyclonique (dès la fin de celle-ci, ils repartent et ne reviendront vraisemblablement jamais), soit, comme nous, ils sont ici pour effectuer une escale technique destinée à remettre au top niveau un voilier quelque peu fatigué par des années de vagabondage, soit encore, ils sont en fin de course, leurs propriétaires ont bien navigué durant leurs belles années, sont un peu à court de finances, sont fatigués de naviguer, n’ont plus de maison qu’ils ont vendue au départ de leur aventure, et donc, vivent ici à bord de bateaux devenant des bateaux ventouses qui ne quittent plus le Rio et vieillissent comme leurs propriétaires. C’est un peu tristounet tout cela. Cela me fait penser à une maison de retraite pour marins ! Force est de constater que cela constitue la réalité sociale de beaucoup d’Américains - nous l’avions déjà remarqué lors de notre long séjour forcé à Annapolis - qui sont contraints de travailler passé l’âge de la retraite, leur petite pension ne leur permettant pas de se reposer. C’est la dure réalité d’un libéralisme économique impitoyable pour ceux qui n’ont pas pu anticiper leur troisième âge ou n’ont pas bénéficié, comme nous, d’une organisation sociale leur garantissant de vieux jours moins hasardeux… Le coût de la vie dans le Rio est assez bas ; on y trouve tout ce qui peut améliorer l’ordinaire d’une cuisine qui, si elle doit être créative pour égayer les repas, n’en est pas moins riche de la qualité des légumes et des fruits  qui font notre délice depuis notre arrivée ici. En général, on peut y trouver à peu près tout ce dont un cuisinier a besoin pour bien travailler. Ma femme Marjo n’a pas son pareil pour faire de chaque repas une surprise qui nous éloigne autant qu’elle le peut de l’ordinaire. J’avoue être un gros gâté !
Avant de revenir vers la marina et ses occupants, j’ajouterai que la vie au quotidien nous fait ici côtoyer deux mondes parallèles très différents. On peut y croiser un gros yacht à moteur autant qu’un autochtone pagayant dans son tronc d’arbre évidé qui lui sert de pirogue. C’est surréaliste, l’indigène vit sa vie de dur labeur à la pêche du matin au soir, pendant que les étrangers (ici on est tous des gringos) vont et viennent dans le Rio, boustant ainsi l’économie…

Monkey Bay marina est un cas à part. Lorsque nous sommes arrivés ici, par hasard comme expliqué plus haut, nous ne savions pas que nous allions fréquenter une sorte de colocation bien éloignée des habituelles marinas fréquentées précédemment. Les équipages sont en effet ici installés pour une assez longue période.
Il y a Lee, le curieux dans le bon sens du terme. Il fait partie des exceptions. C’est un Américain très cultivé. Il met en doute tout ce qu’il entend comme information. Il n’a pas son pareil pour revenir vers vous après recherches sur le net, confirmant ainsi ou infirmant ses doutes avec force d’explications. Il lit « le monde diplomatique », sait où se trouve la Belgique, connaît quelques mots de français. C’est un grand bavard  que l’on peut facilement surprendre en importante conversation avec l’un(e) ou l’autre « cruiser » rencontré par hasard. C’est  le « radio ponton » de qualité. Végétarien, il vit seul sur son bateau, lit beaucoup, écoute de la musique classique. Retraité de l’industrie cinématographique publicitaire, il navigue peu mais reste en projet de navigation. Il a une écoute de grande qualité bien appréciée de celles et ceux (dont je fais partie) qui se lancent pour pratiquer l’anglais. Très patient, il cherche à comprendre, trouve les mots qui manquent, reformule en pédagogue afin de vous faire progresser. Lee fait partie, vous l’aurez compris, des locataires de la marina qu’il sera impossible d’oublier…
Et puis il y a Alex. On ne sait pas exactement d’où il vient. Il est Suisse, de mère guinéenne, de père suisse, élevé en Equateur, au Brésil et au Canada. C’est le polyglotte par excellence, se débrouillant en autodidacte dans tous les idiomes que le hasard de son éducation lui a fait côtoyer. Designer de formation, sa mère lui octroie une pension annuelle conséquente qui lui permet de ne pas travailler. C’est un très gentil garçon d’une quarantaine d’années. Il est seul. Je ne sais si sa mère lui rend un bon service car il semble éprouver des difficultés à donner un sens à sa vie. Généreux, il aime cuisiner. Son embonpoint en est le principal témoin ! Il est le spécialiste d’un pain galette qu’il partage entre toute personne rencontrée. Il a besoin de reconnaissance qu’il obtient ainsi par notre enthousiasme à déguster sa production. Il aime le rhum, peut-être un peu trop…
Un couple d’Allemands d’une cinquantaine d’années, sympathiques et travailleurs. Reinhart et Christina sont organisés pour se nourrir. Ils n’aiment pas cuisiner mais le font tous les jours à tour de rôle. C’est leur choix. Ils aiment travailler à leur bateau. Lui était contremaître et est vraiment doué. Nous l’avons vu construire un « dogger » en polyester dont il peut être vraiment fier. Du vrai travail de pro. Comme pour les repas, les tâches sont partagées. Christina peint, Reinhart construit. Ils nous ont parlé de la difficulté d’être Allemands. Pas évident en effet…
Je ne m’étendrai pas sur le Flamand, plutôt flamingant, qui trouvait inconvenant que nous indiquions Anvers et non Antwerpen comme port d’attache ! Devant renouveler notre lettre de pavillon, nous lui avons donné une réponse sans équivoque : lors de la repeinte de notre coque, notre port d’attache est devenu Liège. Je pense que ça lui a cloué le bec ! Et moi, p… je suis fier d’être liégeois !
Il y a une autre flamande, sympathique celle-là, skipper de Lucky Bitch, qui travaille sans relâche sur son bateau fatigué. Fatiguée, elle l’est aussi à tenter de garder son voilier en état de naviguer ! Elle navigue seule. A 53 ans, alors qu’elle aurait pu rester en Belgique et vivre le développement de sa société de design publicitaire, elle a « pété les plombs » - selon son expression et, au grand dam de sa mère qui lui en veut toujours d’être partie, s’est acheté un voilier et a foutu le camp ! Une femme de caractère qui a retrouvé sa liberté ou, à défaut de cette utopie, un certain équilibre. Agressée par des pirates, c’est une rescapée. Il y a des blessures difficiles à cicatriser…  
Bien d’autres encore, plus différents les uns que les autres, pourraient s’ajouter à la liste mais cela en diminuerait l’intérêt. Je terminerai donc par ce couple de Russes, Irina et Art. Ils sont ici pour éviter d’être à Moscou qu’ils ont fui comme la peste tant la vie y est - selon le peu qu’ils arrivent à exprimer en anglais - désagréable. Ils disent ne pas avoir envie d’y retourner et vivent ici cotoyant régulièrement une petite communauté de Russes débarqués ici pour peut-être d’autres raisons. Ils parlent russe entre eux mais progressent très lentement en anglais. On a cru un moment donné que c’était des espions !… Irina, on l’a su plus tard, est ingénieur ainsi que son mari. Elle construisait des ponts dont un à Moscou et tout ça pour une retraite de 200€/mois !  Ils meublent leur journée en cuisinant (Irina excelle dans cette activité et nous fait partager ses plats régionaux toujours avec le sourire et Art, un peu comme moi, se laisse gâter ! Et, un peu comme moi aussi, s’occupe d’améliorer un bateau qui, peut-être en ce qui le concerne, renaviguera un jour… Ils trouvent ici une certaine paix et la possibilité de vivre au chaud avec des fruits et légumes de qualité. La vie bon marché et de qualité dans le Rio les a séduit.
Je terminerai en soulignant l’importance d’une cuisine commune dans cette marina tout en contraste. Point de rencontre des colocataires de la marina, la cuisine est le lieu de partage par excellence. L’endroit où les cultures se mélangent, s’entre-découvrent, se transformant en une sorte d’esperanto culinaire extraordinaire. Les recettes s’y échangent avec bonheur. Chacun goûte et fait goûter. La vraie vie est là, le temps suspendu entre une arrivée et un nouveau départ. Une expérience unique que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Bientôt, nos nouvelles voiles seront à poste et donneront ainsi le signal de l’appareillage, des adieux et des retrouvailles avec le nomadisme qui est devenu notre vie de bourlingueurs.  (à suivre…)
 

 

01:50 Écrit par Otter2 | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |