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14/01/2016

Otter II prend la plume...

Tant de journées à rester amarrée à une bouée alors que mes marins vont et viennent avec mon annexe, souvent pour aller à l’essentiel, c’est-à-dire s’occuper de moi : trouver les pièces de rechange nécessaires à mon entretien, améliorer, réparer, briquer – cela ils pourraient faire un petit effort ! – couture, matelotage, bref, s’opposer avec fermeté et opiniâtreté au lent mais efficace travail d’usure et de corrosion de l’air marin. De temps en temps, il n’y en a que pour eux : ils visitent ! Ils s’en vont en courses, voire à la laverie pour l’incontournable lessive. Ils ne sont pas encore aux Bahamas ! Là, seuls les maillots se salissent et encore !!! Ils semblent néanmoins heureux de partager mon aventure. C’est du moins ce qu’ils se disent entre eux, se congratulant sans cesse après une journée passée à s’occuper de moi. Il y a même des jours où ils s’octroient un bon petit verre qu’ils boivent parfois à ma santé mais il faut bien le dire, le plus souvent à la leur ! Autour de ce verre, ils discutent de tout et de rien. De mon pied de mât où j’ai toutes mes antennes, j’entends leurs réflexions à propos de la Famille et des amis que Marjo a très souvent au téléphone ou sur Skype, leurs inquiétudes à propos de la santé de l’un ou l’autre de leurs proches, de sujets partagés sur facebook… Il y a des jours plus tranquilles où ils reparlent de leurs rêves et c’est là que je leur prête une oreille attentive. Où vont-ils m’emmener cette fois. Ce fut si bon l’an passé, de monter dans le Nord et visiter tant de beaux mouillages où je me suis sentie si bien !

Et voilà que je repense à ce qui m’a envoyée au tapis, pendant le Boat show d’Annapolis. Un bien triste souvenir mais qui est presque oublié si ce ne sont les quelques cicatrices encore visibles sur ma coque bâbord. Mais restons positifs… Où vont-ils m’emmener ? Je les entends beaucoup parler de Cuba mais aussi du Mexique et du Guatemala, des terres inconnues encore pour moi et que je me réjouis de visiter. Ils passeront par les Bahamas dont j’ai un si bon souvenir : une eau des plus cristallines et d’une tiédeur très confortable où ils vont encore me quitter pour partir seuls plonger en annexe.

 

Ce petit texte, je vous l’écris alors qu’il fait nuit noire et que je me repose à l’abri de Crab Cay (Bahamas) après une impressionnante traversée du Gulfstream au départ de St Augustine. Il y avait plusieurs jours que je les entendais discuter météo et dire combien el Ninio chamboulait le temps un peu partout. Les dépressions se succédaient et reportaient chaque fois leur envie de larguer mes amarres. Ces amarres que Jean avait triplées pour ma sécurité. Et oui, ma sécurité ! Je les ai entendu dire que nous avons passé ici trois nuits d’enfer encore jamais vues aussi infernales aux dire de personnes vivant là-bas depuis dix-sept ans ! Sans un répit, pendant trois jours et trois nuits, le vent n’est pas descendu en-dessous de 30-35 nœuds avec rafales à plus de 40 ! Le fetch qui rentrait dans le mouillage était tel que ma pauvre annexe a vécu les heures les plus noires de son existence ! Au cours de ces trois nuits dantesques, deux voiliers ont rompus leurs amarres et sont allés perdre leur mât sur le pont situé en aval de la marée montante…

 

Mais aujourd’hui, ancrée dans une eau d’un calme que j’avais presque oublié, je repense à cette traversée dont je parlais tout-à-l’heure. Partis en début de matinée afin d’échapper au brouillard, le cap a été mis vers le S en serrant la côte pour éviter le courant contraire du Gulfstream. Je me sentais suivie ce qui est rare dans ces eaux semblant abandonnées des Américains qui lui préfèrent la quiétude de navigations interminables au moteur dans l’ICW, celui qui m’avait dessiné une bien vilaine moustache tant les tanins qu’il charrie sont comme une signature sur les coques ! J’étais donc suivie et bientôt se découpèrent sur l’horizon deux voiles qui mirent toute la journée à me poursuivre. D’habitude, lorsque nous sommes au portant, mon capitaine n’envoie pas mon petit foc bômé (celui qui fait de moi un cotre). Il m’avait confiée à son régulateur d’allure et vaquait à ses occupations, manifestement content de ma prestation. Je filais entre 6 et sept nœuds avec une mer assez formée qui me venait par l’arrière tribord.nore_route.jpg

Je dis « vaquait » mais j’avais quand même remarqué le petit non verbal de défit qu’il opposait au rapprochement de ces deux voiles dont l’une, reconnue, était celle du Bénéteau 49 pieds d’amis américains, partis pour la même destination que nous mais avec une heure de retard… Alors que le soleil déclinait, le premier voilier se rapprochait inexorablement et je remarquai qu’il portait toute sa toile avec manifestement le désir de nous laisser sur place. Mon capitaine m’avait arisée par deux fois afin de me faire naviguer à l’horizontale et dans un maximum de confort, ce dont je lui suis reconnaissante. Il avait quand même renvoyé un peu de yankee pour limiter l’affront d’être dépassé trop rapidement ! Alors que je m’apprêtais à m’avouer vaincue, branle-bas sur le pont. J’entends mon capitaine se déplacer vers mon avant et, le vent refusant quelque peu, je compris qu’il allait envoyer ma trinquette restée ferlée afin de gagner le demi-nœud qui suffirait à sauver l’honneur ! Non seulement l’honneur fut sauf mais, dégoûtés, les poursuivants rompirent le combat qui, manifestement les avait motivés toute la journée. Ils mirent le cap sur la côte alors que nos amis américains peinaient également à nous rattraper. Ils allaient y parvenir quand ils appelèrent par VHF pour prendre congé et rentrer à Cap Canaveral pour avarie de pilote automatique…notreroute2.jpg

C’est donc seule que je poursuivis ma route, infléchissant celle-ci directement pour aller, en le traversant, à la rencontre du Gulfstream et de sa réputation. C’est la quatrième fois que je le traverse et, comme chaque fois, c’est à la température de l’eau que je sais que sa traversée a commencé : 25,6 °C ! Nous y sommes et le vent refuse. L’océan est comme un chaudron en ébullition. Les vagues se croisent dans tous les sens. La mer se creuse franchement, le vent du NNW faiblissant s’oppose au courant ce qui explique cela. C’est donc au moteur que je franchis ce « tapis roulant » - comme l’appelle Eric Orsenna dans son roman Le gulfstream –. L’archipel des Bahamas nous tendait les bras et c’est au moteur par mer enfin reposée et le cœur toujours emplis des émotions de la traversée, que nous y pénétrâmes par le Strangers Cay Channel.

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