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20/07/2013

Les tortues de dos Mosquiès

 

Les tortues de Dos Mosquises

 

 

 

Arrivés aux Roquès le 17 avril, nous passons devant l’île principale siège de l’immigration/douane vénézuélienne alors que le vent n’invite pas au mouillage. Il y a peu de bateaux mais le clapot est tel que nous modifions nos intentions en nous disant qu’il doit y avoir plus confortable et surtout plus éloigné du Pouvoir. Nous savons en effet que s’il est possible de faire les formalités d’entrée à El Grand Roque, il faut effectuer celles de sortie sur le continent c’est-à-dire au Venezuela ce qui est exclus (ni le temps,ni le moment – actualité inquiétante - ni l’envie de côtoyer des pirates !). Nous poursuivons donc notre route mais le vent est tellement soutenu qu’il a étendu le clapot à l’intérieur même des lagons sensés accueillir notre ancre diminuant ainsi, voire annulant la possibilité visuelle de contourner les nombreuses patates de corail qui pullulent dans tout l’archipel. Nos cartes n’étant pas bien référencées d’une part et de toute façon, l’expérience nous l’apprendra, fort imprécises, nous choisissons un mouillage qui nous semble être le plus facilement accessible. Après un essai à Elbert Cay, nous mouillerons au vent de Cao de Agua où nous passerons une nuit assez stressante suite à notre position « au vent ». Je suis toujours plus rassuré quand je suis sous le vent car on n’est jamais tout-à-fait certain, avec des rafales de vent à trente nœuds et plus, que l’ancre ne dérapera pas. Nous retrouvant sain et sauf le matin alors que le vent ne désarme pas, l’idée m’en vient de ramasser mon mouillage et de me sauver vite à Bonaire nos aussières frappées sur une solide bouée ! J’en avais d’ailleurs déjà suggéré l’idée à Marjo qui ne m’avait pas caché sa désillusion. Elle avait dans la tête de ne pas quitter les Roquès sans avoir visité Dos Mosquises et son centre de recherche sur les tortues. J’étais donc en plein conflit entre le risque pour le bateau (cartes mal référencées et imprécises et difficulté d’entrée à Dos Mosquises avec un grand tirant d’eau, la profondeur de l’étroite passe d’entrée n’excédant pas trois mètres !). Etudiant donc cartes et guides afin de tenter de contenter mon amoureuse, je décidai de faire confiance aux Waypoints donnés par le guide et de tenter notre chance uniquement à l’aide du GPS. Après concertation, nous décidons de tenter le coup et dirigeons notre étrave sur l’atoll en question. Nous y entrerons sans problème tout étonnés que notre Otter soit amphibie car sur notre carte électronique, c’est carrément sur l’île que nous étions posés !!! Mais, ouf ! On y est arrivés et le mouillage est ici tellement protégé par les récifs que le vent qui ne désarme toujours pas parvient à peine à rider la surface du lagon.

 

Seul un catamaran se trouve au mouillage. Il ne restera pas. Sur le rivage, quelques bâtiments où semble régner un certain ordre, confirment la présence d’un centre de recherche. Fatigués par nos nuits précédentes, nous reportons au lendemain notre visite de l’île et passons un merveilleux moment de farniente, rassurés que nous sommes avec une ancre complètement enfoncée dans un sable de très bonne tenue. La nuit sera douce à bord de l’Otter II.

 

Le lendemain, nous descendons à terre et faisons la connaissance des deux personnages qui se partagent la responsabilité du Centre : Luis et Martin. Luis est en dernière année de Médecine vétérinaire et Luis est le guide qui nous emmènera visiter ses merveilleuses pensionnaires, des jeunes tortues marines à différents stades de croissance. Il nous fait son petit exposé en espagnol et nous propose d’adopter une tortue prête à être confiée à l’océan. Nous lui donnerons un nom et, par ce geste symbolique, participerons à la préservation de l’espèce tout en alimentant les caisses vides de ce centre non subsidié. Et c’est donc en l’honneur de mon premier petit-fils, né comme son Papa le 17 avril, qu’un petit Charly a été émancipé, sa vie de tortue libre commençant sur la plage de Dos Mosquises. Ce geste très symbolique nous a beaucoup touchés car comment ne pas s’inquiéter de l’avenir de cette tortue encore si petite livrée à l’océan ? Ses principaux prédateurs ne seront-ils pas les déchets de notre inconséquence ? Un sachet en plastique par exemple, qu’elle confondrait avec une délicieuse méduse !? Ou bien, si elle s’approche trop des plages de baignade sera-t-elle confrontée à l’agression des produits solaires qui lui infligeront d’insupportables dermatites ? J’en reparlerai plus loin. Mais cessons d’être pessimistes et souhaitons-lui une belle vie océane. Souhaitons-lui de pouvoir à son tour entrer dans le cycle de la vie en se reproduisant pour que nos enfants,  petits-enfants et arrière-petits-enfants puissent encore s’émerveiller lorsque, devenus plongeurs, ils en rencontreront au hasard de leurs plongées, majestueuses et belles, et libres… partageant ainsi pour quelques instants magiques cet encore merveilleux monde sous-marin…

 

Notre petit Charlie parti, nous retournâmes au centre, très silencieux, chacun accaparés par nos pensées allant de l’océan au berceau de mon petit-fils, philosophant à propos de la vie, la nôtre, la sienne,…

 

Marjo, toujours enthousiaste et curieuse de tout, s’inquiéta de tout le travail que nécessite  l’entretien de ces divers bassins où sont rassemblées les différentes espèces de tortues à différents stades de développement. Tous les deux jours, lui répond-t-on, on vide les bassins et on déparasite les tortues en les brossant car sans cela, leur carapaces se couvrent d’algues nocives pour leur développement. Ah, bon, dit-elle. Et quand devez-vous procéder à ce grand nettoyage ? Demain matin ! lui répond-t-on. Et Marjo de nous proposer pour les aider car il y a de l’ouvrage, une bonne centaine de tortues attendant de recevoir des soins. Affaire conclue. Rendez-vous est pris demain matin à 8 heures.

 

Le lendemain, vous auriez dû nous voir, Marjo et moi transformés en apprentis vétérinaire pour prodiguer les soins à toutes ces tortues pas très contentes d’ailleurs d’être ainsi manipulées ! Par brossage, nous dûmes enlever les taches verdâtres qui s’accumulent sur les carapaces et ce systématiquement pour chacune des tortues rassemblées ici. Pendant cette opération, nos deux hôtes nettoyaient à grande eau les bassins dans lesquels nous redéposions les tortues débarrassées de leurs algues. Ils avaient eu la gentillesse de nous réserver la part belle de la corvée en nous confiant les tortues et non balais et brosses de récurage des cuves ! Il n’empêche qu’une fois la longue séance de déparasitage achevée, Marjo se saisissait d’un balai et poursuivait son occasionnel travail de fermière océanographe avec détermination. Pendant ce temps – il faut bien que quelqu’un le fasse ;-)– je photographiais et filmais afin de nous conserver le souvenir de ces précieux moments.

 

Je me dois ici d’introduire la réflexion annoncée plus avant concernant l’usage des crêmes solaires très nocives pour ces animaux. Nous constations en les brossant, la présence de dermatites au niveau du cou et des nageoires et, nous en inquiétant, nous interrogeâmes Luis qui nous en fournit l’explication. Il les soigne avec un mélange désinfectant de miel et beaucoup d’amour. Quelle patience ! Quelle passion ! Un grand bravo à Luis et Martin pour leur dévouement à la cause animale.

 

Le nettoyage une fois terminé, nous participâmes au nourrissage constitué de petits poissons pêchés au filet sur le platier ainsi que de sargasses qui doivent être préalablement nettoyées avant d’être introduites dans les bassins. Elles renferment en effet d’autres petites herbes  qui n’intéressent pas les tortues.

 

Le lendemain, nous rendant compte du peu de moyens dont disposaient nos amis, Luis et Martin, nous décidâmes de « libérer » une seconde tortue. Profitant de l’expérience de la veille pour parfaire notre séance de films et photos, nous choisîmes une autre tortue et la déposâmes sur la plage afin de lui permettre de prendre le large sous nos yeux attendris et le feu de nos caméscope et appareil photographique. Martin s’improvisa photographe et cinéaste pour nous aider à immortaliser le départ dans sa nouvelle vie de « Maria », le nom de Marjo  préféré par les espagnol qui prononcent difficilement son prénom. C’est ainsi qu’une petite tortue appelée Maria commence sa vie océane. Peut-être, si c’est une femelle – ce que l’on ne peut déterminer qu’après une bonne vingtaine d’années – reviendra-t-elle sur cette plage pour pondre et recommencer le merveilleux cycle de la vie. Mais peut-être sera-ce Charlie qui viendra car moi seul avait décidé le jour de sa « libération » que cette tortue ne pouvait être qu’un garçon !

 

 Avant de prendre congé, nous fûmes accueillis par nos deux hôtes qui  furent intarissables au sujet notamment des travaux d’archéologie dont LEUR île a été le théâtre. Un grand livre rempli de photos à l’appui, Martin nous montra toutes les statues indiennes retrouvées dans les fouilles et nous apprîmes qu’en ces temps-là, les indiens investissaient une île jusqu’à ce que l’un d’eux y décède. Ils l’enterraient alors et partaient à la découverte d’une nouvelle île où ils recommençaient cette vie de nomades. Il est vrai qu’à l’époque ils avaient l’embarras du choix et n’étaient pas trop nombreux à se les disputer comme le firent plus tard  anglais et français !!!

 

Sachant que nos amis n’étaient plus ravitaillés depuis maintenant  deux mois (un petit avion qu’une piste peut accueillir sur l’île n’étant plus venu sans qu’aucune explication ne leur soit fournie), Marjo leur avait préparé un viatique comprenant notamment des légumes, des conserves et des œufs. Ce n’est qu’après avoir accepté de boire le coup avec eux (un excellent rhum local) que nos deux hôtes nous laissèrent les quitter non sans nous avoir embrassés comme si nous étions de vieux amis. Quels beaux moments de vie ! Quels bons souvenirs ! Le soleil descendait sur l’horizon lorsque, silencieux, nous nous éloignâmes de ce merveilleux atoll, écrin de nos émotions…

 

 

 

07/07/2013

La belle Florès sous le signe de l'histiodromie

La belle Flores, sous le signe de l’histiodromie [1]

 

Le récit de notre redécouverte de l’archipel des Açores (voir LN n° 367) ne peut passer sous silence la pittoresque rencontre avec la dernière goélette latine encore en état de naviguer : le Pétrel et son sympathique capitaine, Michel DOUCIN. Dès notre atterrissage dans le « Porto das Lajes », après une nuit de traversée au près serré depuis Horta (île de Faïal : groupe central), ce gréement traditionnel attire notre attention. Un matelot de type espagnol, dont le torse bronzé et l’allure de pirate ne manquent pas d’impressionner les enfants, observe notre manœuvre de reconnaissance du meilleur endroit où mouiller l’ancre. Son sourire, découvrant des dents dont la blancheur contraste avec la noirceur de son visage buriné et l’amical signe qu’il nous adresse de la main nous rassurent. L’endroit semble parfait. On distingue à travers la limpidité extraordinaire de l’eau, un fond de sable qui semble de bonne tenue. C’est entourée d’une multitude de petits poissons que notre ancre descend vers le fond. À huit mètres, on peut encore l’apercevoir soulever un petit nuage de sable à son arrivée. L’environnement est merveilleux. Le vent de NNE qui nous faisait craindre au cours de la traversée une impossibilité de mouillage dans ce port, a tourné au NO laissant la baie à l’abri de la houle possible décriée à juste titre par les Instructions nautiques. Tout est tranquille. Seuls trois autres voiliers partagent ce magnifique mouillage. Plus près de la plage de sable noir, une baleinière tire sur son corps-mort. Le soleil brille, la température est estivale sans être accablante. De l’air circule. Les vacances vont pouvoir prendre un rythme plus approprié au repos. Si d’aucuns disent adorer les longues traversées, j’avoue pour ma part ne les apprécier que dans la mesure où elles m’autorisent la découverte de terres nouvelles. Cela constitue une véritable récompense aux désagréments encourus par des passages qui, en provenance des côtes françaises, ont été chaque fois en ce qui nous concerne quelque peu contraignants (vents contraires parfois forts ou pas de vent du tout et longues périodes d’utilisation du moteur).

L’annexe prestement gonflée, les enfants trépignent presque autant que notre chienne Ondine pour descendre à terre. Les raisons sont différentes, mais l’enthousiasme est le même !   Plutôt enclins à la sieste, nous les laissons débarquer seuls. Ils deviennent grands (13 et 15 ans) et recherchent tout naturellement une certaine indépendance que nous leur accordons bien volontiers. Nous les suivons un moment du regard alors qu’ils s’éloignent de l’Otter II.  Quelle n’est pas notre surprise lorsque nous constatons qu’au lieu de descendre à terre, au grand dam d’Ondine qui rêvait déjà de vertes pelouses, ils embarquent à bord du Pétrel ! L’aventure commence…

Et quelle aventure ! Revenus à bord, nos deux ambassadeurs racontent : « C’est formidable ! Michel, le capitaine du Pétrel est super sympa ! Il nous a invités à bord et nous a fait visiter son bateau… Il est français et organise des reconstitutions historiques[2]. Il y a des canons à bord ! Il va nous apprendre à tirer avec… Et puis, il ressemble à un vrai pirate ! Il a un vrai sabre d’abordage ! Tu sais, Papa, une cuiller à pot comme on en a vu à Saint Malo dans la maison de Surcouf ! Il nous a invité à participer ! On doit se déguiser en pirates… Les enfants comme les adultes… Tous les plaisanciers sont invités à prendre part à la reconstitution de l’attaque des pirates qu’a subi l’île en je n’sais plus quelle année ! Allez… Dites oui ! Dites oui !!!  En plus, Michel nous invite tous à un grand barbecue sur la plage. La municipalité de l’île lui a promis un mouton !»

C’est ainsi que commença notre séjour à Flores, marqué par l’enthousiasme et la spontanéité, le plaisir de la rencontre de personnages dont l’authenticité n’avait d’égal que la sympathie et la joie de partager.

On descend à terre

Débarqués à notre tour, nous sommes abordés avec cordialité par un agent de la police maritime qui s’adresse à nous dans un français impeccable. Documents dûment remplis, un collègue douanier moins doué en langues me demande les mêmes renseignements. Cela se passe en « franglaispagnol » avec comme maître mot, le souci d’être agréable et de communiquer. On parle de la traversée et même, avec un petit sourire compréhensif, des chasseurs sous-marins qui, au nez et à la barbe des autorités maritimes, organisent quotidiennement leur petit trafic de poissons avec les commerces locaux. L’agent relève qu’ils ne déclarent à leur rentrée au port que ce qu’ils peuvent prélever à l’océan à savoir six poissons par personne et deux crustacés. En réalité, on est loin du compte ! Mais cela n’a pas l’air de le perturber outre mesures…

Une fois les formalités remplies, nous grimpons dans le village. Celui-ci, comme l’île, se mérite ! C’est bien de grimpée qu’il s’agit… On est loin du plat pays du grand Jacques. Mais, un regard envieux adressé aux conducteurs locaux suffit à se faire prendre en charge ! Les autochtones sont très accueillants, s’intéressent aux étrangers visiteurs et se montrent prêts, très rapidement, à rendre service. Ce que l’on ne trouve pas dans les magasins, on le déniche par débrouillardise en enquêtant auprès des autochtones qui possèdent tous un potager voire un poulailler. Une fois la sympathie accordée, ils se coupent en quatre pour vous faire plaisir !

La découverte du village nous conduit à la bibliothèque municipale où l’accès à Internet est gratuit. Une communication téléphonique est partagée entre  huit ordinateurs… Une demi-journée de vacances pour relever mon courriel m’invite à rédiger succinctement à destination des amis proches un message d’arrêt d’utilisation de l’Internet comme moyen de communication. Trop lent, c’est trop lent !

Ensuite, la superette ou plutôt les superettes car il y en a deux. Là, c’est le « big bazar ». On trouve tout et rien ! Il faut chiner car l’ordre de présentation des articles à de quoi surprendre les habitués que nous sommes de l’ordre régnant chez nous, dans les grandes surfaces. Les prix sont raisonnables. Le touriste, bien que des rumeurs nous aient annoncé le contraire, n’est pas ciblé. Disons donc qu’il n’est pas encore ciblé ! Pourvu que cela dure…

Les Eglises

Autre curiosité rencontrée, l’église. Ou plutôt, les églises. À Flores, la religiosité prend une très grande place : d’une part, la religion catholique dont le bâtiment assez majestueux semble dominer le port et, d’autre part, une autre, plus discrète mais aussi plus omiprésente tant ses bâtiments sont nombreux, disséminés au sein du village. Il s’agit  des « Casa de Esprito Santo», les maisons de l’Esprit Saint qui, historiquement, émanent du délaissement spirituel dans lequel le Vatican, en raison de l’éloignement sans doute, a abandonné les îliens. En désespoir de cause, ceux-ci ont réinventé leur religion très tournée vers le partage. À chaque « casa » est annexée une pièce dont la porte est toujours ouverte et qui contient pommes de terre et autres nourritures destinées à sortir d’embarras les nécessiteux (Au cours de notre séjour sur l’île, nous n’avons rencontré aucun mendiant).  Quand Rome s’est penchée à nouveau sur ces « âmes perdues », elle n’a pu que réparer sa négligence en tolérant les rites nouveaux déjà fortement ancrés chez une population particulièrement croyante et à les intégrer avec les siens.

 

 

La fête de l’Emigrant

La fête de l’Emigrant se déroule à Lajes le troisième week-end de juillet. Elle semble être une émanation de cet esprit de partage qui caractérise les îliens. Nous y avons participé. Ce jour-là, les organisateurs occissent des vaches (j’ai entendu dire quatre) et les bénévoles locaux se mettent au travail. Dans un immense hangar pouvant accueillir des centaines de convives, des tables sont dressées et, lorsque nous arrivons, elles sont déjà toutes occupées par des villageois dont l’attitude semble bien augurer de la qualité de ce que contiennent les nombreux plats fumants distribués sur les tables. Les personnes - dont nous faisons partie - qui n’ont pas de place patientent en discutant. Ici, pas de bousculade, pas d’énervement, pas d’agressivité. Je ne relève que de l’intérêt dans les regards qui croisent le mien. Lorsque des places se libèrent, nous sommes invités à nous asseoir. On nous sert un merveilleux bouillon parfumé à la menthe accompagné de viande de bœuf bouillie d’un goût excellent, le tout accompagné de pain et arrosé à volonté d’un merveilleux petit vin du pays. Tout cela, servi avec une gentillesse extrême, est gracieusement offert à tous par la communauté, sans distinction aucune. Un bel exemple de tolérance et d’accueil à l’étranger voyageur. La convivialité du repas et la bonne humeur contagieuse font qu’en quittant ce local, on a encore fait la connaissance de plusieurs personnes qui nous ont invités à venir les saluer à leur domicile. C’est cela la spontanéité et la générosité de Flores !

Le soir, un ferry est annoncé. C’est l’effervescence dans le port. On saute dans les zodiacs et l’on fonce tous pavillons déployés à la rencontre du navire. Beaucoup d’émigrants ayant délaissé l’île pour les Etats-Unis ou le Canada, reviennent ici l’été pour la fête qui leur est destinée. Des coups de canons éclatent en haut de la colline pour saluer l’arrivée du « Lady of Mann ». Les canonniers du Pétrel en profitent pour les essais de rigueur. Bref, cela tire de partout. Les remparts de Lajes sont déjà bien occupés par les autochtones qui attendent, qui un fils, qui un cousin ou un petit-neveu. Le port, d’habitude très calme, est parcouru par un tas de véhicules  qui se pressent pour recevoir visiteurs ou denrées destinées à achalander les magasins de l’île. Le lendemain, il sera impossible de louer la moindre voiture. Elles sont toutes réservées pour les nouveaux arrivés (qu’on se le dise !)

Le soir, les remparts grouillent de monde. Tous les villageois sont venus participer ou assister à la « tourada de la corda », la corrida de la corde qui commémore l’utilisation par les locaux de leurs propres troupeaux pour repousser les Espagnols sur la plage de Praaia da Vittoria (Terceira) en 1581. C’est de notre bateau que nous assistons aux démonstrations de bravoure des jeunes gens (et parfois moins jeunes !) de l’île. Nous pourrons constater combien les téméraires qui se croyaient à l’abri dans l’eau, s’y sont fait poursuivre par les animaux excités. L’ambiance est à son comble. Acclamations, rires, musique, danse. Le vin et la bière coulent à flots. C’est la fête ! Celle-ci se poursuivra au cœur du village très tard dans la nuit ainsi que le lendemain. La clôture : un feu d’artifice qui aurait fait pâlir d’envie les artificiers parisiens le jour du 14 juillet. Ici, aux Açores, on ne lésine pas sur les moyens ! Déjà il y a deux ans à Sao Jorge, nous avions été abasourdis par la qualité exceptionnelle du spectacle.

 

La stèle des naufragés

Pilotés par Michel, notre guide improvisé, féru d’Histoire et d’histoires, nous fait découvrir la plupart des plus beaux coins de l’île. En fin de matinée, il nous emmène en direction de Santa Cruz par un itinéraire des plus tourmenté. Il nous raconte l’histoire incroyable de douze rescapés du naufrage du « Modena de Boston » qui, à partir de 1873 vécurent à Flores pendant deux ans sans que, fait inhabituel sur ces îles, leur présence ne soit reprise dans aucun registre ! Seule une maison en ruine accrochée à flan de falaise et une stèle gravée par leur capitaine, W.H. Land, atteste de leur présence… Le mystère demeure. Pour quelles raisons ces hommes furent-ils ignorés par l’Administration. Etait-ce des pirates ? Tout porte à croire, dans tous les cas, qu’il semble impossible que douze hommes aient pu vivre ainsi pendant deux ans, cachés de tous. La municipalité, questionnée à ce sujet, reste a quia.

C’est à la recherche de ces vestiges que nous nous sommes rendus sur place, guidé par Michel à travers champs et forêt d’eucalyptus. Arrivés aux ruines, nous découvrons d’abord la stèle que nous déchiffrons : « Capt. W.H. Land and 11 men landed May 5, 1873 from Bark Modena of Boston Mass. Foundred April 22. » Un sigle que l’on jurerait maçonnique augmente encore le mystère entourant le Capt Land. Encore une énigme à découvrir ou à vérifier ! Un peu plus haut, la maison en ruine  regardant l’océan du haut de la falaise. Sur le pas de la porte du refuge de ces pauvres gens, nos regards se perdent dans l’infini de l’océan et les questions se bousculent. Mes réflexions me conduisent à mieux comprendre  que l’Histoire est en fait une série de petites histoires mises bout à bout, la difficulté pour les historiens étant surtout d’établir la multitude de liens qui les unissent. Pour les enfants, c’est une véritable leçon de pédagogie active. Ils ne tarissent pas de questions auprès de Michel qui répond avec la patience d’un bon professeur.

Sur le chemin de retour, nous nous désaltérons à une des nombreuses cascades d’eau cristalline qui parsèment l’île ? Nous sommes bien silencieux, chacun y allant de son imagination pour tenter de construire une hypothèse de vérité.

Le mausolée du pirate

Une autre curiosité nous attend encore. Sur le chemin du retour, dans le petit village de Corvo, Michel nous fait découvrir une église dont la richesse des décorations contraste avec la simplicité des habitations avoisinantes. Un richissime donateur a dû en donner des escudos pour le rachat de ses fautes ! Qui cela pourrait-il être ? Encore une question sans réponse… Y a-t-il un lien entre la première et la deuxième histoire ? Sur l’île, d’aucuns racontent qu’un riche coureur des mers aurait été le généreux donateur. Sa tombe serait la magnifique pièce de marbre qui se trouve dans le cimetière annexé à cette église : les locaux l’appellent le mausolée du pirate. Ils racontent que ce mausolée aurait été déplacé par les autorités religieuses car celles-ci admettaient difficilement qu’un pirate soit enterré en terre chrétienne. D’un autre côté, force était d’admettre que celui-ci avait fait amende honorable en dotant l’église de telles richesses. Il fut décidé qu’une sanction lui serait quand même imposée. Le mausolée, orienté d’abord face à l’océan, fut tourné de 180° afin de montrer symboliquement que l’esprit du pirate tournait le dos au terrain de ses méfaits.

Bien d’autres histoires courent à Flores. Les quinze jours que nous avons passés sur l’île n’ont pas suffit  à nous les faire découvrir toutes. D’autant que nous avions emmené notre matériel de plongée sous-marine. Ainsi équipés, nous nous sommes offert trois plongées inoubliables dont une de nuit sous le bateau. La limpidité de l’eau et sa richesse en faune surtout, la flore étant assez discrète, nous ont laissés béats d’admiration. Une multitude de poissons d’espèces différentes habitent ces eaux : nous y avons rencontré des murènes nageant en pleine eau, des raies pastenagues de grande envergure (plus d’un mètre), des poissons coffres se gonflant de colère au plus grand plaisir de mon fils François qui ne se lassait pas de les taquiner… En plongeant là-bas, nous avons compris que ceux qui aiment le poisson à Flores ne risquent pas de mourir de faim ! Nous étions parfois entourés de bancs de poissons dont chaque individu aurait pu constituer à lui seul un repas entier.

C’est avec regrets que, le 30 juillet à 19h00, nous avons levé l’ancre et pointé notre étrave vers l’Europe. Après 11 jours et demi de navigation via La Corogne pour faire le plein de fuel, nous avons croché notre corps-mort en rivière de Pénerf. Cette année, tant pour l’aller que le retour, les caprices du vent (absence ou refus), ne nous ont laissé que peu de plaisir de voile pure, le moteur devant être beaucoup trop souvent sollicité. L’an prochain est une autre année ! À suivre…



[1] Histiodromie : Art de naviguer à la voile (cf. Dictionnaire Bonnefoux (marine), 1855 ; Littré, …)

 

[2] En fait, Michel DOUCIN est le président d’une association appelée « Association de Recherche en Histiodromie » . Dans le cadre de cette association, il organise des reconstitutions historiques mettant en scène le Pétrel qui remonte le temps à la recherche de son passé et de son nom d’origine présumé être « La Volante ».

 

16:20 Écrit par Otter2 dans Articles publiés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

En passant par...Lisbonne avec l'Otter II (été 2006)

En passant par…

 

Lisbonne avec l’Otter II.

 

56 heures ! Du ponton du port de Lorient à celui de La Corogne, c’est un record que notre Hans Christian 43T (voir LN n°s 367, 373, 374, 387, 401) a établi par un vent soutenu de N-O. Bonne brise par le travers, le bateau a littéralement labouré la puissante houle atlantique stimulant notre loch  tout étonné de se stabiliser au-dessus des 8 nœuds/surface, voire même plus par moments : quelques pointes à 9 nœuds ont été observées. Le pilote B&G a fait merveille et l’équipage, détendu s’est adonné à ses occupations de belle traversée : sieste, bronzette, lecture et pêche à la traîne.  Nos deux adolescents, comme l’an passé et sans qu’il n’ait fallu insister, nous accompagnent, ma femme et moi, ainsi que notre inséparable chienne Ondine.

Arrivés à La Corogne le vendredi 8 juillet 2005 alors que le vent fraîchit et vire au N-E, nous laissons passer un coup de vent annoncé et, le beau temps s’étant rétabli, repartons vers Lisbonne sous la poussée d’une petite brise du N. Nous sommes le lundi 11 matin. Deux jours après, en fin d’après-midi, nous embouquons le Tage alors que le vent a fraîchi comme tous les jours, à partir de midi, sous l’effet des brises thermiques. Lisbonne et sa tour Belem nous accueillent. Nous imaginons la joie des découvreurs portugais rentrant au pays, épuisés par les privations et les maladies qui ont décimé les équipages et nous savourons notre chance de naviguer au XXIème siècle, confortablement installés, agrémentant notre voyage de nombreuses lectures dont certaines, choisies pour la circonstance, influencent notre imagination :

« Août 1499. Lisbonne. Deux bateaux approchent de l’estuaire du Tage. Cinquante-quatre hommes seulement sont sur les ponts. Des cadavres, animés d’un peu d’émotion à la vue de ce port familier. Des cales presque vides. Près de quarante-cinq mille kilomètres dans les voiles. Le plus long, le plus éprouvant des voyages au pays des Merveilles. (…) Gama sait qu’il a gagné la gloire ; tracé la route des Indes, (…). Désormais le Portugal a gagné la bataille des épices, de la porcelaine et de la soie et devant lui s’ouvre une époque inouïe de puissance et de richesse. »[1] .

Cette puissance et cette richesse, nous allons les percevoir tout au long de notre séjour dans la capitale portugaise. Depuis l'échec de la "révolution des œillets" qui a marqué, en 1974, la victoire de la transition démocratique, le pays s’européanise. Il se modernise sans pour autant cesser de rappeler sa gloire passée qui transpire à travers son magnifique paysage citadin. La misère sociale est , par contre encore présente : on peut la percevoir çà et là au détour de l’une ou l’autre ruelle de certains quartiers.

Il est 18 heures quand nous franchissons le pont tournant qui garde l’entrée de la Marina Alcantara. Attention à ne pas oublier de régler les montres : le Portugal est à l’heure d’été TU + 1. La marina, à cette époque de l’année, ne semble pas du tout surpeuplée et nous nous félicitons d’avoir tenu compte des instructions nautiques qui la conseillent. Elle est gardée nuit et jour  par un sympathique capitaine monolingue assisté de son caractériel caniche, « Roger », beaucoup plus commode qu’il n’en a l’air ! Un portique à code protège l’entrée et nous rassure donc immédiatement : pendant nos absences, l’Otter II ne risquera rien.

Après une bonne nuit de sommeil, nous nous équipons et, avec enthousiasme, partons à pied à la découverte de la ville.

La petite capitale européenne est une magicienne. Le rouge du soleil couchant sur le château São Jorge, le jaune des tramways et le bleu du Tage confèrent à Lisbonne une atmosphère colorée qui s’est dévoilée à nous au fur et à mesure de nos déambulations à travers les vieux quartiers. Lisbonne n'a pas la prétention ni l'exubérance des grandes métropoles : Lisbonne est simple, belle, idéale pour une escale toute en couleurs. Il faut se perdre dans les vieux quartiers, monter et descendre ses sept collines pour l'apprécier et y découvrir une incroyable chaleur humaine. C’est ce que nous avons fait du12 au 20 juillet. Huit petites journées pour arpenter ses ruelles et apprécier le charme des petits parcs idéalement répartis où les gens se reposent et se rencontrent. Nous visiterons également des musées (celui de la marine, celui du Fado et l’impressionnant Calouste Gulbenkian). Nous flânerons aussi dans lescentres commerciaux débordant d’activités et nous nous émerveillerons en rendant visite au couple de loutres de mer (des « Otter ») qui sont les vedettes du magnifique aquarium du Pavillon des Océans.

Signalons au passage que la marina de l’expo est toujours fermée suite aux dégâts occasionnés par les coups de vents de l’hiver 2000/2001.

Le vendredi soir, judicieusement conseillés  par la préposée à la billetterie du musée du Fado, questionnée pour éviter les pièges à touristes, nous passerons une soirée inoubliable à l’Esquina de Alfama (4, rua de S. Pedro – 21 887 05 90 pour les réservation).  Nous étions pour ainsi dire les seuls étrangers dans le restaurant.  Tous les autres convives étaient des lisboètes, hauts en couleurs, venant se retremper dans leurs racines pour fêter la fin de la semaine. À tour de rôle et à l’invitation du maître de maison, différents chanteurs, hommes et femmes, accompagnés de deux guitaristes, se sont succédés au micro pour notre plus grand ravissement. Nos deux ados ont adoré et l’ont manifesté par un enthousiasme sans retenue. L’ambiance était chaleureuse ; le rire et la nostalgie se confondaient en plaisir de partager un bon moment de détente collective. Avec l’accueil inoubliable que nous avons ressenti, cette soirée fut le point d’orgue de notre séjour à Lisbonne.

Respectueux du souci de ne pas dégoûter nos jeunes de notre passion pour la croisière et compte tenu de la possibilité, quand on s’y prend à temps, d’obtenir des billets d’avion bon marché, nos enfants nous quittent pour aller prendre leur bain annuel de camaraderie avec leurs amis de Pénerf [2]. Mes beaux-parents les prennent en charge jusqu’à notre retour.

Nous quittons donc Lisbonne en fin de journée, espérant profiter de l’accalmie nocturne pour la remontée vers le N. A l’embouchure du Tage, un gigantesque porte-avion américain nous oblige à prendre un large tour. Des navires escorteurs veillent à tenir les curieux à distance. Un ferry local est en approche du géant pour prendre en charge la bordée de terre pendant que nous poursuivons notre route vers l’O-N-O au près bon plein. Nous laissons Cascais sur tribord, arrondissons le Cabo Raso et le Cabo de Roca et faisons route vers les Iles Berlenga. Une brume opaque s’installe et ne nous quittera plus jusqu’au lever du jour. Installé pour mon quart devant le radar, je surveille la progression de l’Otter II qui court sous grand voile arisée et appuyé par le moteur à 20° du vent apparent. Nous filons 5 nœuds sur une mer relativement calme. Un écho se dirigeant sur nous à grande vitesse attire mon attention. Je le capture sur le mini ARPA qui équipe notre radar. Sa vitesse est de 20 nœuds et son cap nous prévoit une rencontre (CPU) dans moins de 5 minutes.  J’abats de 20° et réduit ma vitesse. L’écho modifie aussi sa route et poursuit son approche. Je sors dans le cockpit mais redescends très vite. La visibilité est trop réduite :  notre puissant phare éclaire à peine jusqu’au beaupré. Le stress s’installe. Je réveille Marjo, augmente le son de la VHF et réduit encore notre vitesse à 3 noeuds. L’écho n’est plus qu’à 1/2 mile et nous ne l’avons toujours pas en visuel ! Je reste maintenant derrière la barre, le cœur battant car j’entends maintenant distinctement le bruit d’un moteur. Soudain, par l’avant du travers bâbord, j’aperçois une silhouette qui émerge de la boucaille. C'est une vedette rapide qui, virant soudain de bord, se place à notre hauteur et nous éblouit de son puissant projecteur. Toujours rien à la VHF. La vedette ralentit, vient sur notre arrière puis sur notre arrière Tribord, son projecteur poursuivant son travail d’inspection. Je commence à m'énerver, saisis mon phare et leur balance aussi  « la sauce » en montrant de la main gauche placée devant mes yeux qu’être ainsi agressé de lumière ne relève pas spécialement des bonnes manières. Leur projecteur s’éteint aussitôt ce qui me permet d’identifier mon agresseur : police maritime ! Aussitôt, la VHF nous envoie : « Otter two, Otter two, Otter two, this is the coast guards. Do you hear me ? » Je vous passe la suite qui consistera  en une cordiale vérification d’identité de routine sans visite à bord. La conversation s’écartant quelque peu de la procédure normale, je compris qu’une fois de plus, l’interlocuteur de Marjo était tombé sous son charme. Que ce soit en mer ou à terre,  Nil novi sub sole… D’un autre côté, mon soulagement était réel car, une fois de plus, cette situation m’avait fait prendre conscience de notre vulnérabilité !

L’île Berlenga nous a déçus. Bien qu’un labyrinthe de grottes et tunnels soit une curiosité à y visiter, l’île est le territoire des goélands. J’ai tendance à dire : « Rien qu’aux goélands ! » L’endroit dégouline de fiente. Toute l’île en est recouverte ainsi que les toiles de tentes des « malheureux » campeurs qui semblent pourtant s’en accommoder. Déclarée « Réserve naturelle », l’accès  y est interdit aux chiens qui se voient refoulés à bord. J’ai supposé que cette mesure était destinée à les protéger des bombardements des volatiles qui sont tellement nombreux qu’à certains endroits, même lorsque nous étions dans l’annexe, il pleuvait du guano ! Dans ces conditions, on se demande combien de temps encore la promiscuité hommes/oiseaux sera encore possible. Quant aux macareux, moines et cormorans, mentionnés dans les instructions nautiques, j’ai eu l’impression qu’ils s’étaient déjà faits à l’idée que ce territoire n’était plus pour eux. Ils brillaient en effet par leur absence !

Antépénultième étape : Nazaré. Dans ce petit port bien protégé et accessible par tous les temps, nous nous sommes attardés deux jours tant les rencontres y furent agréables. Il y a tout d’abord Mike, le capitaine du port, natif de l’île de Mann (c’est-à-dire ni Anglais, ni Irlandais ! Attention aux susceptibilités…) et sa femme ; ce sont des personnes exquises, dévouées et attentives aux moindres besoins des visiteurs. L’accueil est exceptionnel. On y rencontre également l’incontournable Luis Estrelinha Guincho qui se vante de vous vendre absolument tout ce dont vous avez besoin ! Et il le prouve… en français, s’il vous plaît. Adorablement authentique, fils de pêcheur, il sait que dans son magasin, même sans jamais prendre de vacances, il est mieux qu’en mer comme son père dont il a connu la souffrance. Cette vie dure des pêcheurs est encore présente dans ce village devenu une cité balnéaire très fréquentée. Des poissons délicieux sèchent encore sur la plage, vendus par ces femmes de pêcheurs que l’on dit porter encore sept jupons ! Encore une fois ici, deux mondes, deux époques qui se mélangent pour exciter notre curiosité. Nous nous y serions encore bien attardés tant la tentation était forte de nous évader à la découverte des nombreux sites les plus intéressants du Portugal comme Fatima , Alcobaça, Caldas da Rainha, entre autres curiosités recommandées par le guide Imray. Une dépression inespérée de S-O en décidera autrement. C’est une occasion vraiment rare. On va donc en profiter. Stimulé par l’équipage du « AMUITZ » dont le skipper José AROCENA est un champion de la météorologie embarquée, nous prenons congé de notre petit monde si sympathique et mettons le cap, au portant, vers Leixoes d’où nous comptons visiter Porto, dernière escale prévue de notre croisière. Faisant route sous spi, je me surprends à envisager de profiter de ces conditions exceptionnelles pour reporter notre visite à Porto pour une autre occasion et retraverser le Golfe dans la foulée. La déception lue sur le visage de ma femme à cette seule idée d’écourter notre croisière à deux suffit à balayer cette idée de ma tête de capitaine prévoyant. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » est un proverbe qui, nous l’apprendrons à nos dépens, s’applique également en mer.

Nous visitons donc Porto au départ de Leixoes, ce qui est une bonne solution tant les transports en commun s’y prêtent merveilleusement bien. Mis à part notre visite d’une des caves et, pour nous y rendre,  le passage du Douro à pied sur le superbe pont Dom Luis 1er (dû au talent d’un élève d’Eiffel),  peu de choses nous y ont retenus. Le port, certes actuellement gratuit car privé d’eau et d’électricité depuis un incendie survenu l’an passé, accueillait les voiliers de passage mais exprimait un petit air de désolation assez peu engageant. De plus, le vent dépressionnaire avait forci au cours de la deuxième nuit et l’envie d’en profiter pour nous échapper vers le N fut, même si elle n’était plus exprimée, encore présente !

Les amarres sont larguées sans regret et, le vent étant calmé, nous remontons sous spi vers le N. Pendant la nuit qui précède notre arrivée à notre dernière étape prévue avant la grande traversée, le vent tombe. On rentre le spi et c’est au moteur qu’au petit matin, nous embouquons l’une des plus belles rias de Galice, la ria de Camarinas. Nous sommes le 30 juillet et nous avons laissé passé notre chance… Le lendemain, l’Alizé reprendra ses droits !

À Camarinas, nous nous reposons jusqu’au 6 août, attendant en vain une bonne fenêtre météo. L’anticyclone des Açores pousse vers le N et envoie des vents de N-E sur tout le Golfe de Gascogne.

Nous attendons également que des nouvelles batteries viennent de La Corogne où un électricien de marine local nous les a commandées. Les nôtres sont en bout de course. Elles ne tiennent plus la charge et nous avons décidé de les remplacer. Fort heureusement d’ailleurs car la suite de notre voyage va mettre notre pilote à rude épreuve !

Attendus à Pénerf pour le vendredi 12 août au plus tard et la météo, bien que non favorable à notre traversée, n’annonçant pas de coup de vent, nous larguons les amarres. Nous sortons de la ria par un vent soutenu de N. On file 7/8 nœuds. Ce sont les derniers moments de bonheur. Dès la sortie de la ria, le vent forcit et ne descendra plus sous les 20 nœuds jusqu’à Belle-Ile. La houle d’ouest nous cueille, croisée par les vagues levées par le nordet. Nous remontons le vent à 50°. La bagarre commence. Cette allure de près, inconfortable, nous chahutera pendant 5 jours et demi, ne nous laissant aucun répit. L’Otter II, Marjo et moi allons prendre une leçon de patience et de persévérance, Ondine se limitant à nous adresser des regards qui en disaient long sur son envie de revoir un carré d’herbes. Les creux s’amplifieront  et le vent poussera des pointes à plus de 30 nœuds, nous forçant à remonter jusqu’à la latitude d’Ouessant avant de replonger bâbord amures sur Pénerf. À 19 heures, le mercredi 10 août, nous apercevons le Pignon balisant l’entrée de la rivière de Pénerf. Le vent est tombé et nous sommes au moteur. Depuis Belle-Ile, nous remettons de l’ordre dans le bateau, enfin à l’horizontale et répondons aux messages téléphoniques qui nous proviennent  de tous ceux qui s’inquiétaient de notre trop long silence. Sur le journal de bord, en guise de point final à notre croisière, j’ai écrit : « Merci Neptune, on a compris la leçon ! »

Après quelques jours à terre, la chaleur de l’accueil de nos enfants, de nos parents et amis estompent ces mauvais souvenirs. Nous nous rendons compte que ces 5 jours et demi de galère sont déjà oubliés et réalisons que, pendant cette éprouvante remontée du Golfe, jamais nous n’avons eu peur. Notre Hans Christian s’est montré à la hauteur de la tâche que nous lui imposions. Il a lutté bravement et nous a ramené au port, sains et saufs, nous permettant de lui conserver notre confiance pour nos vagabondages à venir…



[1] Olivier & Patrick POIVRE D’ARVOR. Rêveurs des mers. MENGES. Paris, 2005.

[2] Bretagne du Sud

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