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07/07/2013

La belle Florès sous le signe de l'histiodromie

La belle Flores, sous le signe de l’histiodromie [1]

 

Le récit de notre redécouverte de l’archipel des Açores (voir LN n° 367) ne peut passer sous silence la pittoresque rencontre avec la dernière goélette latine encore en état de naviguer : le Pétrel et son sympathique capitaine, Michel DOUCIN. Dès notre atterrissage dans le « Porto das Lajes », après une nuit de traversée au près serré depuis Horta (île de Faïal : groupe central), ce gréement traditionnel attire notre attention. Un matelot de type espagnol, dont le torse bronzé et l’allure de pirate ne manquent pas d’impressionner les enfants, observe notre manœuvre de reconnaissance du meilleur endroit où mouiller l’ancre. Son sourire, découvrant des dents dont la blancheur contraste avec la noirceur de son visage buriné et l’amical signe qu’il nous adresse de la main nous rassurent. L’endroit semble parfait. On distingue à travers la limpidité extraordinaire de l’eau, un fond de sable qui semble de bonne tenue. C’est entourée d’une multitude de petits poissons que notre ancre descend vers le fond. À huit mètres, on peut encore l’apercevoir soulever un petit nuage de sable à son arrivée. L’environnement est merveilleux. Le vent de NNE qui nous faisait craindre au cours de la traversée une impossibilité de mouillage dans ce port, a tourné au NO laissant la baie à l’abri de la houle possible décriée à juste titre par les Instructions nautiques. Tout est tranquille. Seuls trois autres voiliers partagent ce magnifique mouillage. Plus près de la plage de sable noir, une baleinière tire sur son corps-mort. Le soleil brille, la température est estivale sans être accablante. De l’air circule. Les vacances vont pouvoir prendre un rythme plus approprié au repos. Si d’aucuns disent adorer les longues traversées, j’avoue pour ma part ne les apprécier que dans la mesure où elles m’autorisent la découverte de terres nouvelles. Cela constitue une véritable récompense aux désagréments encourus par des passages qui, en provenance des côtes françaises, ont été chaque fois en ce qui nous concerne quelque peu contraignants (vents contraires parfois forts ou pas de vent du tout et longues périodes d’utilisation du moteur).

L’annexe prestement gonflée, les enfants trépignent presque autant que notre chienne Ondine pour descendre à terre. Les raisons sont différentes, mais l’enthousiasme est le même !   Plutôt enclins à la sieste, nous les laissons débarquer seuls. Ils deviennent grands (13 et 15 ans) et recherchent tout naturellement une certaine indépendance que nous leur accordons bien volontiers. Nous les suivons un moment du regard alors qu’ils s’éloignent de l’Otter II.  Quelle n’est pas notre surprise lorsque nous constatons qu’au lieu de descendre à terre, au grand dam d’Ondine qui rêvait déjà de vertes pelouses, ils embarquent à bord du Pétrel ! L’aventure commence…

Et quelle aventure ! Revenus à bord, nos deux ambassadeurs racontent : « C’est formidable ! Michel, le capitaine du Pétrel est super sympa ! Il nous a invités à bord et nous a fait visiter son bateau… Il est français et organise des reconstitutions historiques[2]. Il y a des canons à bord ! Il va nous apprendre à tirer avec… Et puis, il ressemble à un vrai pirate ! Il a un vrai sabre d’abordage ! Tu sais, Papa, une cuiller à pot comme on en a vu à Saint Malo dans la maison de Surcouf ! Il nous a invité à participer ! On doit se déguiser en pirates… Les enfants comme les adultes… Tous les plaisanciers sont invités à prendre part à la reconstitution de l’attaque des pirates qu’a subi l’île en je n’sais plus quelle année ! Allez… Dites oui ! Dites oui !!!  En plus, Michel nous invite tous à un grand barbecue sur la plage. La municipalité de l’île lui a promis un mouton !»

C’est ainsi que commença notre séjour à Flores, marqué par l’enthousiasme et la spontanéité, le plaisir de la rencontre de personnages dont l’authenticité n’avait d’égal que la sympathie et la joie de partager.

On descend à terre

Débarqués à notre tour, nous sommes abordés avec cordialité par un agent de la police maritime qui s’adresse à nous dans un français impeccable. Documents dûment remplis, un collègue douanier moins doué en langues me demande les mêmes renseignements. Cela se passe en « franglaispagnol » avec comme maître mot, le souci d’être agréable et de communiquer. On parle de la traversée et même, avec un petit sourire compréhensif, des chasseurs sous-marins qui, au nez et à la barbe des autorités maritimes, organisent quotidiennement leur petit trafic de poissons avec les commerces locaux. L’agent relève qu’ils ne déclarent à leur rentrée au port que ce qu’ils peuvent prélever à l’océan à savoir six poissons par personne et deux crustacés. En réalité, on est loin du compte ! Mais cela n’a pas l’air de le perturber outre mesures…

Une fois les formalités remplies, nous grimpons dans le village. Celui-ci, comme l’île, se mérite ! C’est bien de grimpée qu’il s’agit… On est loin du plat pays du grand Jacques. Mais, un regard envieux adressé aux conducteurs locaux suffit à se faire prendre en charge ! Les autochtones sont très accueillants, s’intéressent aux étrangers visiteurs et se montrent prêts, très rapidement, à rendre service. Ce que l’on ne trouve pas dans les magasins, on le déniche par débrouillardise en enquêtant auprès des autochtones qui possèdent tous un potager voire un poulailler. Une fois la sympathie accordée, ils se coupent en quatre pour vous faire plaisir !

La découverte du village nous conduit à la bibliothèque municipale où l’accès à Internet est gratuit. Une communication téléphonique est partagée entre  huit ordinateurs… Une demi-journée de vacances pour relever mon courriel m’invite à rédiger succinctement à destination des amis proches un message d’arrêt d’utilisation de l’Internet comme moyen de communication. Trop lent, c’est trop lent !

Ensuite, la superette ou plutôt les superettes car il y en a deux. Là, c’est le « big bazar ». On trouve tout et rien ! Il faut chiner car l’ordre de présentation des articles à de quoi surprendre les habitués que nous sommes de l’ordre régnant chez nous, dans les grandes surfaces. Les prix sont raisonnables. Le touriste, bien que des rumeurs nous aient annoncé le contraire, n’est pas ciblé. Disons donc qu’il n’est pas encore ciblé ! Pourvu que cela dure…

Les Eglises

Autre curiosité rencontrée, l’église. Ou plutôt, les églises. À Flores, la religiosité prend une très grande place : d’une part, la religion catholique dont le bâtiment assez majestueux semble dominer le port et, d’autre part, une autre, plus discrète mais aussi plus omiprésente tant ses bâtiments sont nombreux, disséminés au sein du village. Il s’agit  des « Casa de Esprito Santo», les maisons de l’Esprit Saint qui, historiquement, émanent du délaissement spirituel dans lequel le Vatican, en raison de l’éloignement sans doute, a abandonné les îliens. En désespoir de cause, ceux-ci ont réinventé leur religion très tournée vers le partage. À chaque « casa » est annexée une pièce dont la porte est toujours ouverte et qui contient pommes de terre et autres nourritures destinées à sortir d’embarras les nécessiteux (Au cours de notre séjour sur l’île, nous n’avons rencontré aucun mendiant).  Quand Rome s’est penchée à nouveau sur ces « âmes perdues », elle n’a pu que réparer sa négligence en tolérant les rites nouveaux déjà fortement ancrés chez une population particulièrement croyante et à les intégrer avec les siens.

 

 

La fête de l’Emigrant

La fête de l’Emigrant se déroule à Lajes le troisième week-end de juillet. Elle semble être une émanation de cet esprit de partage qui caractérise les îliens. Nous y avons participé. Ce jour-là, les organisateurs occissent des vaches (j’ai entendu dire quatre) et les bénévoles locaux se mettent au travail. Dans un immense hangar pouvant accueillir des centaines de convives, des tables sont dressées et, lorsque nous arrivons, elles sont déjà toutes occupées par des villageois dont l’attitude semble bien augurer de la qualité de ce que contiennent les nombreux plats fumants distribués sur les tables. Les personnes - dont nous faisons partie - qui n’ont pas de place patientent en discutant. Ici, pas de bousculade, pas d’énervement, pas d’agressivité. Je ne relève que de l’intérêt dans les regards qui croisent le mien. Lorsque des places se libèrent, nous sommes invités à nous asseoir. On nous sert un merveilleux bouillon parfumé à la menthe accompagné de viande de bœuf bouillie d’un goût excellent, le tout accompagné de pain et arrosé à volonté d’un merveilleux petit vin du pays. Tout cela, servi avec une gentillesse extrême, est gracieusement offert à tous par la communauté, sans distinction aucune. Un bel exemple de tolérance et d’accueil à l’étranger voyageur. La convivialité du repas et la bonne humeur contagieuse font qu’en quittant ce local, on a encore fait la connaissance de plusieurs personnes qui nous ont invités à venir les saluer à leur domicile. C’est cela la spontanéité et la générosité de Flores !

Le soir, un ferry est annoncé. C’est l’effervescence dans le port. On saute dans les zodiacs et l’on fonce tous pavillons déployés à la rencontre du navire. Beaucoup d’émigrants ayant délaissé l’île pour les Etats-Unis ou le Canada, reviennent ici l’été pour la fête qui leur est destinée. Des coups de canons éclatent en haut de la colline pour saluer l’arrivée du « Lady of Mann ». Les canonniers du Pétrel en profitent pour les essais de rigueur. Bref, cela tire de partout. Les remparts de Lajes sont déjà bien occupés par les autochtones qui attendent, qui un fils, qui un cousin ou un petit-neveu. Le port, d’habitude très calme, est parcouru par un tas de véhicules  qui se pressent pour recevoir visiteurs ou denrées destinées à achalander les magasins de l’île. Le lendemain, il sera impossible de louer la moindre voiture. Elles sont toutes réservées pour les nouveaux arrivés (qu’on se le dise !)

Le soir, les remparts grouillent de monde. Tous les villageois sont venus participer ou assister à la « tourada de la corda », la corrida de la corde qui commémore l’utilisation par les locaux de leurs propres troupeaux pour repousser les Espagnols sur la plage de Praaia da Vittoria (Terceira) en 1581. C’est de notre bateau que nous assistons aux démonstrations de bravoure des jeunes gens (et parfois moins jeunes !) de l’île. Nous pourrons constater combien les téméraires qui se croyaient à l’abri dans l’eau, s’y sont fait poursuivre par les animaux excités. L’ambiance est à son comble. Acclamations, rires, musique, danse. Le vin et la bière coulent à flots. C’est la fête ! Celle-ci se poursuivra au cœur du village très tard dans la nuit ainsi que le lendemain. La clôture : un feu d’artifice qui aurait fait pâlir d’envie les artificiers parisiens le jour du 14 juillet. Ici, aux Açores, on ne lésine pas sur les moyens ! Déjà il y a deux ans à Sao Jorge, nous avions été abasourdis par la qualité exceptionnelle du spectacle.

 

La stèle des naufragés

Pilotés par Michel, notre guide improvisé, féru d’Histoire et d’histoires, nous fait découvrir la plupart des plus beaux coins de l’île. En fin de matinée, il nous emmène en direction de Santa Cruz par un itinéraire des plus tourmenté. Il nous raconte l’histoire incroyable de douze rescapés du naufrage du « Modena de Boston » qui, à partir de 1873 vécurent à Flores pendant deux ans sans que, fait inhabituel sur ces îles, leur présence ne soit reprise dans aucun registre ! Seule une maison en ruine accrochée à flan de falaise et une stèle gravée par leur capitaine, W.H. Land, atteste de leur présence… Le mystère demeure. Pour quelles raisons ces hommes furent-ils ignorés par l’Administration. Etait-ce des pirates ? Tout porte à croire, dans tous les cas, qu’il semble impossible que douze hommes aient pu vivre ainsi pendant deux ans, cachés de tous. La municipalité, questionnée à ce sujet, reste a quia.

C’est à la recherche de ces vestiges que nous nous sommes rendus sur place, guidé par Michel à travers champs et forêt d’eucalyptus. Arrivés aux ruines, nous découvrons d’abord la stèle que nous déchiffrons : « Capt. W.H. Land and 11 men landed May 5, 1873 from Bark Modena of Boston Mass. Foundred April 22. » Un sigle que l’on jurerait maçonnique augmente encore le mystère entourant le Capt Land. Encore une énigme à découvrir ou à vérifier ! Un peu plus haut, la maison en ruine  regardant l’océan du haut de la falaise. Sur le pas de la porte du refuge de ces pauvres gens, nos regards se perdent dans l’infini de l’océan et les questions se bousculent. Mes réflexions me conduisent à mieux comprendre  que l’Histoire est en fait une série de petites histoires mises bout à bout, la difficulté pour les historiens étant surtout d’établir la multitude de liens qui les unissent. Pour les enfants, c’est une véritable leçon de pédagogie active. Ils ne tarissent pas de questions auprès de Michel qui répond avec la patience d’un bon professeur.

Sur le chemin de retour, nous nous désaltérons à une des nombreuses cascades d’eau cristalline qui parsèment l’île ? Nous sommes bien silencieux, chacun y allant de son imagination pour tenter de construire une hypothèse de vérité.

Le mausolée du pirate

Une autre curiosité nous attend encore. Sur le chemin du retour, dans le petit village de Corvo, Michel nous fait découvrir une église dont la richesse des décorations contraste avec la simplicité des habitations avoisinantes. Un richissime donateur a dû en donner des escudos pour le rachat de ses fautes ! Qui cela pourrait-il être ? Encore une question sans réponse… Y a-t-il un lien entre la première et la deuxième histoire ? Sur l’île, d’aucuns racontent qu’un riche coureur des mers aurait été le généreux donateur. Sa tombe serait la magnifique pièce de marbre qui se trouve dans le cimetière annexé à cette église : les locaux l’appellent le mausolée du pirate. Ils racontent que ce mausolée aurait été déplacé par les autorités religieuses car celles-ci admettaient difficilement qu’un pirate soit enterré en terre chrétienne. D’un autre côté, force était d’admettre que celui-ci avait fait amende honorable en dotant l’église de telles richesses. Il fut décidé qu’une sanction lui serait quand même imposée. Le mausolée, orienté d’abord face à l’océan, fut tourné de 180° afin de montrer symboliquement que l’esprit du pirate tournait le dos au terrain de ses méfaits.

Bien d’autres histoires courent à Flores. Les quinze jours que nous avons passés sur l’île n’ont pas suffit  à nous les faire découvrir toutes. D’autant que nous avions emmené notre matériel de plongée sous-marine. Ainsi équipés, nous nous sommes offert trois plongées inoubliables dont une de nuit sous le bateau. La limpidité de l’eau et sa richesse en faune surtout, la flore étant assez discrète, nous ont laissés béats d’admiration. Une multitude de poissons d’espèces différentes habitent ces eaux : nous y avons rencontré des murènes nageant en pleine eau, des raies pastenagues de grande envergure (plus d’un mètre), des poissons coffres se gonflant de colère au plus grand plaisir de mon fils François qui ne se lassait pas de les taquiner… En plongeant là-bas, nous avons compris que ceux qui aiment le poisson à Flores ne risquent pas de mourir de faim ! Nous étions parfois entourés de bancs de poissons dont chaque individu aurait pu constituer à lui seul un repas entier.

C’est avec regrets que, le 30 juillet à 19h00, nous avons levé l’ancre et pointé notre étrave vers l’Europe. Après 11 jours et demi de navigation via La Corogne pour faire le plein de fuel, nous avons croché notre corps-mort en rivière de Pénerf. Cette année, tant pour l’aller que le retour, les caprices du vent (absence ou refus), ne nous ont laissé que peu de plaisir de voile pure, le moteur devant être beaucoup trop souvent sollicité. L’an prochain est une autre année ! À suivre…



[1] Histiodromie : Art de naviguer à la voile (cf. Dictionnaire Bonnefoux (marine), 1855 ; Littré, …)

 

[2] En fait, Michel DOUCIN est le président d’une association appelée « Association de Recherche en Histiodromie » . Dans le cadre de cette association, il organise des reconstitutions historiques mettant en scène le Pétrel qui remonte le temps à la recherche de son passé et de son nom d’origine présumé être « La Volante ».

 

16:20 Écrit par Otter2 dans Articles publiés | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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