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07/07/2013

En passant par...Lisbonne avec l'Otter II (été 2006)

En passant par…

 

Lisbonne avec l’Otter II.

 

56 heures ! Du ponton du port de Lorient à celui de La Corogne, c’est un record que notre Hans Christian 43T (voir LN n°s 367, 373, 374, 387, 401) a établi par un vent soutenu de N-O. Bonne brise par le travers, le bateau a littéralement labouré la puissante houle atlantique stimulant notre loch  tout étonné de se stabiliser au-dessus des 8 nœuds/surface, voire même plus par moments : quelques pointes à 9 nœuds ont été observées. Le pilote B&G a fait merveille et l’équipage, détendu s’est adonné à ses occupations de belle traversée : sieste, bronzette, lecture et pêche à la traîne.  Nos deux adolescents, comme l’an passé et sans qu’il n’ait fallu insister, nous accompagnent, ma femme et moi, ainsi que notre inséparable chienne Ondine.

Arrivés à La Corogne le vendredi 8 juillet 2005 alors que le vent fraîchit et vire au N-E, nous laissons passer un coup de vent annoncé et, le beau temps s’étant rétabli, repartons vers Lisbonne sous la poussée d’une petite brise du N. Nous sommes le lundi 11 matin. Deux jours après, en fin d’après-midi, nous embouquons le Tage alors que le vent a fraîchi comme tous les jours, à partir de midi, sous l’effet des brises thermiques. Lisbonne et sa tour Belem nous accueillent. Nous imaginons la joie des découvreurs portugais rentrant au pays, épuisés par les privations et les maladies qui ont décimé les équipages et nous savourons notre chance de naviguer au XXIème siècle, confortablement installés, agrémentant notre voyage de nombreuses lectures dont certaines, choisies pour la circonstance, influencent notre imagination :

« Août 1499. Lisbonne. Deux bateaux approchent de l’estuaire du Tage. Cinquante-quatre hommes seulement sont sur les ponts. Des cadavres, animés d’un peu d’émotion à la vue de ce port familier. Des cales presque vides. Près de quarante-cinq mille kilomètres dans les voiles. Le plus long, le plus éprouvant des voyages au pays des Merveilles. (…) Gama sait qu’il a gagné la gloire ; tracé la route des Indes, (…). Désormais le Portugal a gagné la bataille des épices, de la porcelaine et de la soie et devant lui s’ouvre une époque inouïe de puissance et de richesse. »[1] .

Cette puissance et cette richesse, nous allons les percevoir tout au long de notre séjour dans la capitale portugaise. Depuis l'échec de la "révolution des œillets" qui a marqué, en 1974, la victoire de la transition démocratique, le pays s’européanise. Il se modernise sans pour autant cesser de rappeler sa gloire passée qui transpire à travers son magnifique paysage citadin. La misère sociale est , par contre encore présente : on peut la percevoir çà et là au détour de l’une ou l’autre ruelle de certains quartiers.

Il est 18 heures quand nous franchissons le pont tournant qui garde l’entrée de la Marina Alcantara. Attention à ne pas oublier de régler les montres : le Portugal est à l’heure d’été TU + 1. La marina, à cette époque de l’année, ne semble pas du tout surpeuplée et nous nous félicitons d’avoir tenu compte des instructions nautiques qui la conseillent. Elle est gardée nuit et jour  par un sympathique capitaine monolingue assisté de son caractériel caniche, « Roger », beaucoup plus commode qu’il n’en a l’air ! Un portique à code protège l’entrée et nous rassure donc immédiatement : pendant nos absences, l’Otter II ne risquera rien.

Après une bonne nuit de sommeil, nous nous équipons et, avec enthousiasme, partons à pied à la découverte de la ville.

La petite capitale européenne est une magicienne. Le rouge du soleil couchant sur le château São Jorge, le jaune des tramways et le bleu du Tage confèrent à Lisbonne une atmosphère colorée qui s’est dévoilée à nous au fur et à mesure de nos déambulations à travers les vieux quartiers. Lisbonne n'a pas la prétention ni l'exubérance des grandes métropoles : Lisbonne est simple, belle, idéale pour une escale toute en couleurs. Il faut se perdre dans les vieux quartiers, monter et descendre ses sept collines pour l'apprécier et y découvrir une incroyable chaleur humaine. C’est ce que nous avons fait du12 au 20 juillet. Huit petites journées pour arpenter ses ruelles et apprécier le charme des petits parcs idéalement répartis où les gens se reposent et se rencontrent. Nous visiterons également des musées (celui de la marine, celui du Fado et l’impressionnant Calouste Gulbenkian). Nous flânerons aussi dans lescentres commerciaux débordant d’activités et nous nous émerveillerons en rendant visite au couple de loutres de mer (des « Otter ») qui sont les vedettes du magnifique aquarium du Pavillon des Océans.

Signalons au passage que la marina de l’expo est toujours fermée suite aux dégâts occasionnés par les coups de vents de l’hiver 2000/2001.

Le vendredi soir, judicieusement conseillés  par la préposée à la billetterie du musée du Fado, questionnée pour éviter les pièges à touristes, nous passerons une soirée inoubliable à l’Esquina de Alfama (4, rua de S. Pedro – 21 887 05 90 pour les réservation).  Nous étions pour ainsi dire les seuls étrangers dans le restaurant.  Tous les autres convives étaient des lisboètes, hauts en couleurs, venant se retremper dans leurs racines pour fêter la fin de la semaine. À tour de rôle et à l’invitation du maître de maison, différents chanteurs, hommes et femmes, accompagnés de deux guitaristes, se sont succédés au micro pour notre plus grand ravissement. Nos deux ados ont adoré et l’ont manifesté par un enthousiasme sans retenue. L’ambiance était chaleureuse ; le rire et la nostalgie se confondaient en plaisir de partager un bon moment de détente collective. Avec l’accueil inoubliable que nous avons ressenti, cette soirée fut le point d’orgue de notre séjour à Lisbonne.

Respectueux du souci de ne pas dégoûter nos jeunes de notre passion pour la croisière et compte tenu de la possibilité, quand on s’y prend à temps, d’obtenir des billets d’avion bon marché, nos enfants nous quittent pour aller prendre leur bain annuel de camaraderie avec leurs amis de Pénerf [2]. Mes beaux-parents les prennent en charge jusqu’à notre retour.

Nous quittons donc Lisbonne en fin de journée, espérant profiter de l’accalmie nocturne pour la remontée vers le N. A l’embouchure du Tage, un gigantesque porte-avion américain nous oblige à prendre un large tour. Des navires escorteurs veillent à tenir les curieux à distance. Un ferry local est en approche du géant pour prendre en charge la bordée de terre pendant que nous poursuivons notre route vers l’O-N-O au près bon plein. Nous laissons Cascais sur tribord, arrondissons le Cabo Raso et le Cabo de Roca et faisons route vers les Iles Berlenga. Une brume opaque s’installe et ne nous quittera plus jusqu’au lever du jour. Installé pour mon quart devant le radar, je surveille la progression de l’Otter II qui court sous grand voile arisée et appuyé par le moteur à 20° du vent apparent. Nous filons 5 nœuds sur une mer relativement calme. Un écho se dirigeant sur nous à grande vitesse attire mon attention. Je le capture sur le mini ARPA qui équipe notre radar. Sa vitesse est de 20 nœuds et son cap nous prévoit une rencontre (CPU) dans moins de 5 minutes.  J’abats de 20° et réduit ma vitesse. L’écho modifie aussi sa route et poursuit son approche. Je sors dans le cockpit mais redescends très vite. La visibilité est trop réduite :  notre puissant phare éclaire à peine jusqu’au beaupré. Le stress s’installe. Je réveille Marjo, augmente le son de la VHF et réduit encore notre vitesse à 3 noeuds. L’écho n’est plus qu’à 1/2 mile et nous ne l’avons toujours pas en visuel ! Je reste maintenant derrière la barre, le cœur battant car j’entends maintenant distinctement le bruit d’un moteur. Soudain, par l’avant du travers bâbord, j’aperçois une silhouette qui émerge de la boucaille. C'est une vedette rapide qui, virant soudain de bord, se place à notre hauteur et nous éblouit de son puissant projecteur. Toujours rien à la VHF. La vedette ralentit, vient sur notre arrière puis sur notre arrière Tribord, son projecteur poursuivant son travail d’inspection. Je commence à m'énerver, saisis mon phare et leur balance aussi  « la sauce » en montrant de la main gauche placée devant mes yeux qu’être ainsi agressé de lumière ne relève pas spécialement des bonnes manières. Leur projecteur s’éteint aussitôt ce qui me permet d’identifier mon agresseur : police maritime ! Aussitôt, la VHF nous envoie : « Otter two, Otter two, Otter two, this is the coast guards. Do you hear me ? » Je vous passe la suite qui consistera  en une cordiale vérification d’identité de routine sans visite à bord. La conversation s’écartant quelque peu de la procédure normale, je compris qu’une fois de plus, l’interlocuteur de Marjo était tombé sous son charme. Que ce soit en mer ou à terre,  Nil novi sub sole… D’un autre côté, mon soulagement était réel car, une fois de plus, cette situation m’avait fait prendre conscience de notre vulnérabilité !

L’île Berlenga nous a déçus. Bien qu’un labyrinthe de grottes et tunnels soit une curiosité à y visiter, l’île est le territoire des goélands. J’ai tendance à dire : « Rien qu’aux goélands ! » L’endroit dégouline de fiente. Toute l’île en est recouverte ainsi que les toiles de tentes des « malheureux » campeurs qui semblent pourtant s’en accommoder. Déclarée « Réserve naturelle », l’accès  y est interdit aux chiens qui se voient refoulés à bord. J’ai supposé que cette mesure était destinée à les protéger des bombardements des volatiles qui sont tellement nombreux qu’à certains endroits, même lorsque nous étions dans l’annexe, il pleuvait du guano ! Dans ces conditions, on se demande combien de temps encore la promiscuité hommes/oiseaux sera encore possible. Quant aux macareux, moines et cormorans, mentionnés dans les instructions nautiques, j’ai eu l’impression qu’ils s’étaient déjà faits à l’idée que ce territoire n’était plus pour eux. Ils brillaient en effet par leur absence !

Antépénultième étape : Nazaré. Dans ce petit port bien protégé et accessible par tous les temps, nous nous sommes attardés deux jours tant les rencontres y furent agréables. Il y a tout d’abord Mike, le capitaine du port, natif de l’île de Mann (c’est-à-dire ni Anglais, ni Irlandais ! Attention aux susceptibilités…) et sa femme ; ce sont des personnes exquises, dévouées et attentives aux moindres besoins des visiteurs. L’accueil est exceptionnel. On y rencontre également l’incontournable Luis Estrelinha Guincho qui se vante de vous vendre absolument tout ce dont vous avez besoin ! Et il le prouve… en français, s’il vous plaît. Adorablement authentique, fils de pêcheur, il sait que dans son magasin, même sans jamais prendre de vacances, il est mieux qu’en mer comme son père dont il a connu la souffrance. Cette vie dure des pêcheurs est encore présente dans ce village devenu une cité balnéaire très fréquentée. Des poissons délicieux sèchent encore sur la plage, vendus par ces femmes de pêcheurs que l’on dit porter encore sept jupons ! Encore une fois ici, deux mondes, deux époques qui se mélangent pour exciter notre curiosité. Nous nous y serions encore bien attardés tant la tentation était forte de nous évader à la découverte des nombreux sites les plus intéressants du Portugal comme Fatima , Alcobaça, Caldas da Rainha, entre autres curiosités recommandées par le guide Imray. Une dépression inespérée de S-O en décidera autrement. C’est une occasion vraiment rare. On va donc en profiter. Stimulé par l’équipage du « AMUITZ » dont le skipper José AROCENA est un champion de la météorologie embarquée, nous prenons congé de notre petit monde si sympathique et mettons le cap, au portant, vers Leixoes d’où nous comptons visiter Porto, dernière escale prévue de notre croisière. Faisant route sous spi, je me surprends à envisager de profiter de ces conditions exceptionnelles pour reporter notre visite à Porto pour une autre occasion et retraverser le Golfe dans la foulée. La déception lue sur le visage de ma femme à cette seule idée d’écourter notre croisière à deux suffit à balayer cette idée de ma tête de capitaine prévoyant. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » est un proverbe qui, nous l’apprendrons à nos dépens, s’applique également en mer.

Nous visitons donc Porto au départ de Leixoes, ce qui est une bonne solution tant les transports en commun s’y prêtent merveilleusement bien. Mis à part notre visite d’une des caves et, pour nous y rendre,  le passage du Douro à pied sur le superbe pont Dom Luis 1er (dû au talent d’un élève d’Eiffel),  peu de choses nous y ont retenus. Le port, certes actuellement gratuit car privé d’eau et d’électricité depuis un incendie survenu l’an passé, accueillait les voiliers de passage mais exprimait un petit air de désolation assez peu engageant. De plus, le vent dépressionnaire avait forci au cours de la deuxième nuit et l’envie d’en profiter pour nous échapper vers le N fut, même si elle n’était plus exprimée, encore présente !

Les amarres sont larguées sans regret et, le vent étant calmé, nous remontons sous spi vers le N. Pendant la nuit qui précède notre arrivée à notre dernière étape prévue avant la grande traversée, le vent tombe. On rentre le spi et c’est au moteur qu’au petit matin, nous embouquons l’une des plus belles rias de Galice, la ria de Camarinas. Nous sommes le 30 juillet et nous avons laissé passé notre chance… Le lendemain, l’Alizé reprendra ses droits !

À Camarinas, nous nous reposons jusqu’au 6 août, attendant en vain une bonne fenêtre météo. L’anticyclone des Açores pousse vers le N et envoie des vents de N-E sur tout le Golfe de Gascogne.

Nous attendons également que des nouvelles batteries viennent de La Corogne où un électricien de marine local nous les a commandées. Les nôtres sont en bout de course. Elles ne tiennent plus la charge et nous avons décidé de les remplacer. Fort heureusement d’ailleurs car la suite de notre voyage va mettre notre pilote à rude épreuve !

Attendus à Pénerf pour le vendredi 12 août au plus tard et la météo, bien que non favorable à notre traversée, n’annonçant pas de coup de vent, nous larguons les amarres. Nous sortons de la ria par un vent soutenu de N. On file 7/8 nœuds. Ce sont les derniers moments de bonheur. Dès la sortie de la ria, le vent forcit et ne descendra plus sous les 20 nœuds jusqu’à Belle-Ile. La houle d’ouest nous cueille, croisée par les vagues levées par le nordet. Nous remontons le vent à 50°. La bagarre commence. Cette allure de près, inconfortable, nous chahutera pendant 5 jours et demi, ne nous laissant aucun répit. L’Otter II, Marjo et moi allons prendre une leçon de patience et de persévérance, Ondine se limitant à nous adresser des regards qui en disaient long sur son envie de revoir un carré d’herbes. Les creux s’amplifieront  et le vent poussera des pointes à plus de 30 nœuds, nous forçant à remonter jusqu’à la latitude d’Ouessant avant de replonger bâbord amures sur Pénerf. À 19 heures, le mercredi 10 août, nous apercevons le Pignon balisant l’entrée de la rivière de Pénerf. Le vent est tombé et nous sommes au moteur. Depuis Belle-Ile, nous remettons de l’ordre dans le bateau, enfin à l’horizontale et répondons aux messages téléphoniques qui nous proviennent  de tous ceux qui s’inquiétaient de notre trop long silence. Sur le journal de bord, en guise de point final à notre croisière, j’ai écrit : « Merci Neptune, on a compris la leçon ! »

Après quelques jours à terre, la chaleur de l’accueil de nos enfants, de nos parents et amis estompent ces mauvais souvenirs. Nous nous rendons compte que ces 5 jours et demi de galère sont déjà oubliés et réalisons que, pendant cette éprouvante remontée du Golfe, jamais nous n’avons eu peur. Notre Hans Christian s’est montré à la hauteur de la tâche que nous lui imposions. Il a lutté bravement et nous a ramené au port, sains et saufs, nous permettant de lui conserver notre confiance pour nos vagabondages à venir…



[1] Olivier & Patrick POIVRE D’ARVOR. Rêveurs des mers. MENGES. Paris, 2005.

[2] Bretagne du Sud

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