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20/02/2021

Entre la Nouvelle Zélande et le Chili

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Chronique d’un passage

 

Entre Whangarei en Nouvelle Zélande et Puerto Montt au Chili : 5000 MN transformés en 6250 MN en slalom entre les dépressions. 52 jours dans les quarantièmes rugissants avec quelques concurrents du Vendée Globe quelques centaines de milles dans notre sud).

Premier coucher de soleil en mer. Comme nous faisons de l'est, il va se cacher derrière le grand nuage blanc qui caractérise la Nouvelle Zélande. La grande île disparaît peu à peu à l'horizon. Au moment où j'écris, nous longeons les dernières îles néo-zélandaises au nom évocateur de Great Barrier. L'Otter, sous deux ris, yankee complétement déroulé et trinquette creusée, file entre 6 et 7 nœuds sur le fond. Fort heureusement nous aurons le courant avec nous durant toute la traversée. Prévoyante, - car ma capitaine doit s'amariner - Marjo avait acheté une tourte dans l'unique bonne boulangerie de Marsden Cove. On s'est régalés !

 

DSC07487.jpgIl est déjà mon heure pour me coucher pendant 3 heures (Il est 20h20 et je suis un peu en retard). Personne en mer pour l'instant et je suis presque certain que cela va être la norme tout au long du passage...

 

23h20. Me revoilà. Pas trop bien dormi car plus de soleil et donc la Callas (notre alternateur d'arbre), a repris du service. On devra s'habituer. Aussi à naviguer en diminuant la consommation d'électricité (On peut éteindre l'écran principal). Nos batteries étant neuves, on pourra mieux gérer la consommation et plus souvent naviguer en silence...

 

Les conditions de navigation, pour une remise en jambes, sont optimales. L'océan est relativement calme (creux d'1m, 1,50m). Le grand confort ! On fonce et on est bien !...

 

Demain est un autre jour ! C'est ce que je me suis dit hier où, durant la nuit, Marjo et moi avons dû nous relayer à la barre. Le pilote électrique refusait tout services en se justifiant par le petit message "limite de barre atteinte - veuillez reconfigurer le pilote ". Ça me faisait une belle jambe avec la mer qui se creusait et le vent qui montait jusqu'à atteindre en rafales 48 nœuds et s'établissait à 30 nœuds et plus ! Quant à notre régulateur d'allure (le troisième membre d'équipage), il n'a pas trouvé meilleure idée que de se déclarer solidaire du pilote et croiser les bras ! Impossible d'envisager quoi que ce soit avant le lever du jour. Il fallait tenir et nous avons tenu en nous relayant chaque fois que nous nous endormions sur place. Ce ne fut pas de tout repos car les creux généraient des lames qui commençaient déjà à déferler en nous rattrapant !

DSC07519.jpgTo morrow is an other day ! Ce matin, nous avons donc mis l'Otter II à la cape (technique bien connue des voileux) ce qui nous a permis de déjeuner sans plus être trop chahutés par l'océan qui se calmait. Je me suis ensuite occupé du problème de notre Windpilot (vous vous rappelez ? Le troisième homme...) et constaté que des heures d'inlassable travail de barre avaient eu raison des patins en nylon de l'embrayage. Fort heureusement, notre réserve de pièces de rechange nous dépanna et une demi-heure plus tard, nous refaisions route sous un beau ciel bleu tout ensoleillé qui le resta jusqu'en fin de journée. Notre nuit de Noël fut donc aussi pourrie que le jour même fut agréable. L'adage "après la pluie, le beau temps" a pu ainsi être une fois de plus vérifié ! Au moment où j'écris ces lignes, nous filons 6 nœuds poussés par une jolie brise de 15 nœuds. L'océan s'est fait désert et le restera probablement jusqu'en approche des terres chiliennes. Nous sommes seuls avec nous-mêmes, autonomes et responsables. La vie au long cours s'installe à bord, le temps de reprendre ses marques...

 

Ah, j'allais oublier : ce midi, au menu de Noël, un délicieux couscous !

 

J+3 au journal de bord.

 

DSC07529.JPGLe soleil se lève bien à l'est. Normal direz-vous mais au vu de tout ce qu'il nous est arrivé ces dernières 48 heures, le registres de tous les possibles est ouvert...

Hier, en fin de Journée, le vent nous a quitté mettant en évidence la panne de pilote électronique. Mais c'était Noël et ma cambusière avait prévu une petite gâterie : foie gras, vin blanc et, pour accompagner, un pain italien délicieusement sucré offert par Rosetta en souhait de bon voyage. On n'a bu qu'un petit verre car nous avons encore le réveillon de Nouvel an à fêter en sa compagnie.

Donc, la nuit prend ses quartiers et le souci de pilote se rappelle à notre bon souvenir. Bon ! Quitte à galérer, galérons confortable. J'enfile ma combi tracx de petit temps (vieille, elle a connu l'Otter premier !) et me protège du froid (gants/écharpe/ pantoufles en opossum achetés lors de notre visite du sud de la NZ). Aux âmes sensibles pas d'inquiétude, le "possum" comme l'appellent les kiwis est un nuisible qui adore visiter les nids, pullule et se fait écraser sur les routes fort heureusement la nuit. A certains endroits, on roule sur une hécatombe de possums explosés puis réduit en carpettes ! Désolé pour le côté trash !). Toute cette digression pour vous signaler que les nuits estivales aux antipodes sont froides et humides...et que les possums sont nocturnes ;-).

Bien équipé, je suis prêt à barrer tout mon quart s'il le faut. C'est sans compter sur le côté qui commence immédiatement à occuper mon esprit : chercher une solution pour nous faciliter la vie. J'essaie avec le WP mais le vent est trop faible et je perds rapidement mon cap. Assis sur le siège du barreur, ma liseuse en main, je contrôle le cap un pied sur le bas de la roue. Ainsi placé, je recommence à lire... et soudain, je pense avoir trouvé une solution car je me rends compte que mon pied distraitement posé sur la barre, sert d'amortisseur. Amortisseur/ élastique... Bon sang mais c'est bien sûr Un élastique pourrait faire l'affaire ? Ça ne coûte que d'essayer et ça fonctionne ! Le reste de la nuit sera ainsi passé tranquillement avec le pilote (2,50 m d'élastique) le moins cher du marché  !

DSC07566.JPGAu changement de quart, j'explique le topo à ma capitaine qui est ravie de se voir épargné un nouveau quart lancinant derrière la barre. Elle pourra ainsi se consacrer à ses écritures et moi, l'esprit plus calme, je m'en suis allé chercher le sommeil sous la couette.

Pour l'instant, le soleil commence à réchauffer la terre. Marjo va bientôt se réveiller et je m'en vais préparer le thé.

 

Dimanche 27 en matinée.

 

Déjà le cinquième jour en mer. Il fait beau. Vent 10/15 noeuds. L'Otter  a repris du poil de la bête depuis ce matin.

La soirée d'hier fut consacrée à envoyer des courriels destinés à solutionner ce problème de pilote automatique revêche. Nous avions traversé une zone sans vent durant une bonne partie de la journée. Nous étions donc au moteur sans pilote si ce n'est le système D qui nous donnait un peu de répit à la barre mais nécessitait quand même une attention soutenue. Malgré cela, des moments de distraction ont engendré une trace - vous avez pu le constater - quelque peu sinueuse.

Aussi, ayant pris une dernière météo qui nous laissait augurer un lendemain identique c'est-à-dire exempt de vent, nous avons décidé de l'attendre sur place ainsi que les réponses à nos questions concernant le réétalonnage de notre barre. Voilier à l'arrêt, nous avons dormi tout notre saoul, quelque peu roulés de temps en temps par une houle résiduelle de très lointaine origine. Et ce matin, fort de la réception des conseils précieux de notre conseiller GARMIN, j'ai étalonné le système de barre et rétabli le bon fonctionnement de notre pilote. Peu de temps après, le vent s'était levé et nous faisions route...

Mais que s'est-il passé ? On doit toujours se poser la question, ne fut-ce que pour ne pas recommencer une erreur ! Et bien ici, je suis incapable de fournir une réponse et cela me rappelle une situation identique à laquelle une collègue qui, si elle me lit, se reconnaîtra. Elle avait évoqué, pour se justifier, l'intervention de "lutins informatiques" ce qui, à l'époque, m'avait sidéré. Toujours est-il qu'aujourd'hui, je crois que force est de constater que ces p... de lutins ont embarqué avec nous !...

 

Une semaine déjà que nous avons quitté la NZ et que nous avons déjà mis 822 DSC07608.jpgnautiques entre nous ! Avec une nuitée à la cape et nos 22 tonnes, on peut dire que notre Otter s’en est bien tirée. Une semaine pour s’amariner et prendre la mesure du passage de la vie de terriens à celle de marins. Une semaine pour assumer nos choix, notre inconfort momentané (en mer, le temps suspend son vol comme dirait un certain Chateaubrillant), une semaine pour réaliser combien notre équipe est chaque année qui passe, plus forte.

 

Depuis notre départ, si ce n’est la traversée d’une zone de calme plat, le vent est rarement descendu sous les 4 Beaufort et s’est plutôt arrangé pour nous envoyer du 5, 6 et 7 avec des flirts à 8 ! Ici, en bordure des quarantièmes rugissants, on peut dire qu’il y a de l’air qui court ! Cet air, on le respire à plein poumons. Il nous est venu de l’Antarctique, continent encore vierge de pollution. Maintenant il vient plutôt de l’Ouest mais qu’est-ce que ce vent sent bon le grand large !

 

Hier, je crois avoir aperçu mon premier albatros. Si j’ai pu en voir un ou deux de loin quand nous sommes allés les observer à Stewart Island, j’ai pu, de près, me rendre compte de sa taille ! Sûr que ce n’était pas un grand goéland. Une envergure incroyable ! Il est passé au raz des vagues à quelques mètres du bateau, juste le temps fugitif de réaliser combien il était grand ! J’ai ensuite suivi de loin ce « prince des nuées » furetant au raz de l’eau en quête de proies, changeant brusquement de direction, d’altitude, sans le moindre battement d’aile. La pureté de la relation de ce magnifique oiseau avec l’air qui le porte est assez sublime ! Une idée concrète de la perfection… J’en suis resté médusé. J’ai bien espéré qu’il s’intéresse de nouveau un peu à moi pour que je puisse l’observer davantage mais je n’ai pas eu cette chance qui reviendra j’en suis certain plus tard lorsque nous grimperons en latitude. Il paraît que nous en verrons par dizaines. Je n’en demande pas tant mais m’en réjouis déjà.

 

La relativité du temps en mer se concrétise à défaut d’être abstraite quand c’est Einstein qui en parle. Une semaine est passée et je crois que nos au-revoirs à Whangarei datent d’hier. Très souvent, dès le petit-déjeuner consommé, et ma toilette rudimentaire réalisée (la consommation d’eau est gérée de manière drastique, nous contraignant à réaliser sa préciosité qui sera dans un futur pas si lointain un problème majeur pour l’humanité), je m’installe dans le cockpit, relance le bateau en lui disant « allez, on se réveille, assez dormi ! ». Je renvois de la toile, précise les réglages, en apprécie le résultat avec   l’Otter qui reprend de la vitesse, négociant avec virtuosité les lames parfois conséquentes qui nous DSC07647.jpgrattrapent et parfois déferlent derrière nous.

 

Alors que sous un ciel grisâtre, le spectacle de l’océan est plutôt impressionnant, voir un peu terrifiant - surtout la nuit quand le sommet des vagues dansent sous la lune -, dès que le soleil se met de la partie, c’est comme au théâtre lorsque les rideaux s’ouvrent. Le spectacle commence ! Je m’installe avec ma liseuse qui sert un peu d’excuses à mon oisiveté et je regarde sans me lasser le mouvement des forces en présence, ces mouvements qui sont comme une signature car notre sens marin a, en tant de milles parcourus, affiné nos sensations, nous donnant la capacité, je crois, de déterminer où nous sommes. L’océan, comme la terre, a ses paysages tous différents selon l’endroit du globe où l’on se trouve. Chaque mer possède sa signature et nous sommes en train de poursuivre l’apprentissage de celle du Pacifique…

 

Jeudi 31 décembre, jour du réveillon

 

En cette veille de premier jour de l’an neuf qui, espérons-le, sera vraiment neuf, il me plaît de vous conter les dernières péripéties à bord de l’Otter II. Hier soir, alors que nous savourions la magnifique journée sous voiles que nous venions de passer, gâtés par une météo qui nous laissait augurer une veille de réveillon assez tranquille – nos amis néo-zélandais se préparaient, eux, à réveillonner (car de l’autre côté de la ligne de changement de date !) - de gros nuages peu avenants ont commencé à occulter notre horizon de façon telle que nous nous sommes sentis cernés. Activant le radar, nous n’avons pu que constater l’intensité de l’activité orageuse environnante colorant en rouge les espaces où pluie et orages s’en donnaient à cœur joie. Nous avions du vent, de plus en plus de vent ; si bien DSC07676.JPGque nous nous sommes retrouvés en situation de nous mettre au bas ris (le 3ème qui réduit le plus notre GV), de rouler partiellement le Yankee et d’attendre…

Pour info, l’Otter a déjà connu un foudroiement et cette expérience nous laisse un très mauvais souvenir (La Rochelle, 2004)!

Un feu d’artifice commença par des roulements de tonnerre assez lointains se rapprochant rapidement. Les éclairs suivirent, la foudre se frayant un passage entre les nuages bas et particulièrement sombres. La nuit était maintenant tombée et, presque en même temps, de grosses gouttes d’orage s’écrasèrent sur le pont qui semblaient dire : « nous venons en éclaireuses, le gros de la troupe suit ! ».  Une pluie diluvienne qui semblait ne jamais devoir s’arrêter s’en suivit. L’Otter II poursuivait sa route au près bon plein sous régulateur d’allure dans une nuit noire zébrées d’éclairs. Tout semblait vouloir bien se passer. L’orage se rapprochant, par précaution, nous arrêtons toute l’électronique à commencer par découpler l’antenne iridium, seul lien qui nous relie à la terre. Ça éclairait de partout. C’était son et lumière qui se rapprochaient en même temps que le stress montait. Je m’étais équipé comme au Vendée Globe et dehors, dans le cockpit, je surveillais, inquiet. Relativement abrité sous la capote, j’observais notre boîtier de commande GARMIN, littéralement noyé sous les rafales de pluie qui inondaient le cockpit…

Depuis la conception de ce magnifique caisson en teck du Guatemala, craignant DSC07617.jpgpour son étanchéité, j’avais minutieusement bouché au sikaflex toutes entrées d’eau possibles - ce qui a tenu le coup jusqu’à présent - mais, malheureusement hier, ce fut le chant du cygne ! Le système se mit en alarme et refusa tout service. Plus de position, plus d’informations sur direction et force du vent, plus de cartographie,…Le blockout ! alors que la pluie ne cessait de tomber. L’obscurité aidant, nous ne distinguions plus la girouette de tête de mât et n’avions que les moyens humains pour sentir le vent qui mollissait rapidement. Trempé comme une cane, je me battais avec le WindPilot dont l’embrayage était rendu glissant par cette pluie diluvienne qui s’insinuait partout. Le vent était tombé. Les voiles battaient dangereusement (c’est le régime qu’elles supportent le moins !). Nous étions fatigués et abattus par la nouvelle du « blackout » électronique. J’en étais déjà à broyer du noir quant à la suite de notre traversée quand je me suis dit : « on verra bien demain ! », il n’y a plus un souffle de vent ! Remettons le voilier à la cape et allons dormir. Devant l’évidence, nous ne pouvions qu’être d’accord. Après une vraie nuit de sommeil, on devrait déjà y voir plus clair.

 Ce qui fut le cas. Ce matin au lever du soleil, je me suis levé et, sans attendre le petit déjeuner, suis venu aux nouvelles de mon beau boîtier GARMIN. Au fur et à mesure que, avec appréhension, je dévissais son couvercle, un filet d’eau sortit de la boîte si bien qu’un bon litre en est finalement sorti ! Tous les contacts humides et principalement le régulateur de tension que j’avais installé pour éviter les problèmes lorsque les batteries descendent sous les 12 volts. Ce petit boîtier, fixé sur le plancher du caisson, avait dû être complétement noyé et c’est probablement lui qui avait mis le système en alarme. Fort heureusement, ce matin, le soleil était de la partie et fut bienvenu pour sécher électronique et vêtements. Après une petite heure de bricolage électrique, j’ai pu remettre le système sous tension et celui-ci a redémarré sans plus de problème !

Pourquoi ma sorcière de femme avait-elle acheté avant notre départ une cartouche de gel d’étanchéité qui est, ma foi, arrivée à point nommé pour la parfaite remise en service du caisson ? Je vous le demande…  (Fin de l’épisode).

Le reste de la journée s’est passée à rechercher du vent qui continue à nous bouder et c’est au moteur que nous poursuivons notre route vers le SE à sa recherche. A la limite Nord des quarantièmes rugissants, c’est assurément vexant. La faute à qui ? Il paraît que la Nina…

 

Dimanche 3 janvier 2021

 

Ma mémoire efface progressivement les jours qui passent dans une certaine monotonie de l’instant. Maintenant que nous sommes quelque peu sortis d’une zone de refus de vent, nous sommes à serrer celui-ci au plus près, voire au près bon plein pour améliorer le confort du bord. Et le vent d’ENE ne nous quitte pas, nous contraignant à naviguer trop sud. Nous ne sommes pas encore arrivés dans DSC07772.jpgles quarantièmes et en restons encore relativement éloignés. L’idéal, pour éviter les vents trop forts, est de rester dans les 39èmes et ici, encore une fois, c’est le compromis qui fait loi. La météo nous annonce des vents tournant vers le N et ce, pour plusieurs jours ce qui nous autorisera une route plus directe, la raccourcissant par la même occasion. Voilà maintenant plus de 48 heures que l’Otter file ses 5/6 nœuds sous 4/5 Beaufort, conditions de navigation optimales si ce n’est que l’on préférerait des vent plus portants (les westerlies un peu perturbés, il faut bien le dire cette année, par le phénomène la Nina).

Bref, malgré mes longues périodes contemplatives durant lesquelles je cherche en vain une ou l’autre activité animale (il y a belle lurette qu’on a presque oublié que d’autres bateaux pourraient exister), je ne vois, partout autour de nous, que de l’eau dont la profonde couleur bleue reflète celle du ciel éclaboussé de soleil depuis déjà quelques jours. J’ai dit à Marjo, « in’a nol biesse châle, in’a qu’nos deux !!! », genre de réflexion qui passe toujours mieux en wallon.

Pour s’occuper, on lit beaucoup - Merci ma liseuse que j’ai gavé de bouquins avant de partir – On écrit des courriels à la famille, aux amis. On répond à ceux qui nous écrivent. La nuit, on prend nos quarts pour qu’il y ait toutes les trois heures un responsable dûment équipé pour pouvoir intervenir si nécessaire. L’autre se repose ou dort. Celui qui est de quart s’autorise de longues périodes de repos laissant au radar (il ratisse 5 minutes tous les quarts d’heure à la recherche d’une cible éventuelle) et à l’AIS le soin de nous alerter en cas de risque de collision. Il faut dire que voilà 12 jours que ces deux systèmes de protection sont restés silencieux ! C’est plutôt pour se donner bonne conscience que nous les laissons tourner.

La routine s’est installée et c’est toujours sans rechigner que nous nous laissons réveiller pour prendre notre responsabilité de veille. La quasi-certitude que rien ne viendra à notre rencontre nous autorise moins de vigilance. J’allais oublier de mentionner la capacité du radar de détecter les grains annonciateurs de vent plus forts et nous aide à anticiper…

Pour le reste, les activités sont organisées autour des trois repas de la journée dont le principal, à midi, est toujours un grand moment de bonheur. Et comme je suis le plus souvent assis dans le cockpit quand Marjo cuisine, ce sont les effluves de la cambuse qui me titillent les narines avec bonheur et m’invitent à deviner ce qui fera notre plaisir de la table.

Pour celles et ceux qui se demandent comment on s’organise pour cuisiner et manger sur un support instable comme celui d’un voilier, il faut mettre des stratégies en place et faire la chasse à toutes les pistes d’envol pour ustensiles de cuisine et vaisselle. C’est ce que nous avons fait en anticipant ces moments que, par expérience, nous savions énervant. Nous avons acheté des gros blocs de mousse dont on peut facilement extraire des morceaux et nous y avons donc découpé des emplacements pour nos verres, les pots de confiture et autres sirop, le beurrier, la théière, la bouteille d’eau,… idem pour le plan de travail de la cambuse où Marjo a disposé en puzzle les différents plats dont elle se sert pour le four. Elle peut ainsi faire une vaisselle sans problème presque comme à la maison ! C’est pas beau la vie !!!

 

Lundi 5 décembre, quatorzième jour de traversée…

 

Depuis hier matin, le ciel est bas « qui fait l’humilité ». Il pleut très fin et l’humidité est grimpée à 90%. Le vent est passé au NE ce qui nous permet de faire une route plus E. Pour la nuit, nous n’avons pas déroulé le yankee ni relâché un ris. Nous nous sommes contentés de nos 4/5 petits nœuds et avons bien dormi, l’océan a décidé de nous épargner un peu et nous lui en sommes reconnaissant car naviguer au près bon plein plusieurs jours d’affilée dans une mer formée est assez fatiguant. Le bateau gîte, plante de temps en temps des pieux (expression de marin qui représente la proue du voilier en train de sortir et replonger dans la plume, comme un marteau qui enfoncerait des clous !) ce qui casse son erre. Il doit alors se relancer pour recommencer quelques vagues plus loin ! Lorsqu’on écrit, il faut taper d’une main et tenir l’ordi de l’autre ! Plus que fatiguant, un meilleur terme serait agaçant !

 

C’est donc le quatorzième jour de désintoxication de l’internet. Nous sommes en plein sevrage du téléphone, de facebook, de Google,…Certes, il y a la promesse que j’ai faite de répondre à tous les courriels reçus par satellite. Cela nous occupe bien et j’en remercie tous les auteurs.

 

En ce qui me concerne, plus mes lectures confirment la dangerosité des réseaux sociaux (je lis beaucoup de romans d’espionnage qui campent dans le contexte de la vie privée, des hackers et autres bandits du darkNet) plus je me dis qu’ils servent surtout à rompre l’isolement social de certaines personnes à certains moments et que, de plus en plus, ils servent les petits malins qui les utilisent pour leur business. Pour ma part, c’est plutôt le lien avec le monde qui en est la plus grande motivation. Eloignés des médias (plus de quotidien, plus de télévision), on perd vite pied dans le déroulement de l’actualité. La belle affaire, diront certains ! Il me faut quand même en relever le besoin, besoin difficilement insérable dans la pyramide de Maslow, j’en conviens mais besoin quand même. Revenir d’un long voyage au Pays sans rien savoir de ce qui s’y est passé pendant votre absence m’apparaît comme un dangereux non-sens ! C’est la raison pour laquelle, nous nous tenons informés par courriels, avec des correspondants à terre, des décisions gouvernementales chiliennes en matière de protection douanière. Bref, vivre, c’est aussi communiquer et, en ce qui concerne fb, l’unique et précieux avantage que me fait découvrir l’éloignement d’internet est l’économie énorme de temps ! On passe bien plus de temps à se laisser envahir par publicités et autres bêtises que l’on zappe mais qui, passivement, impriment et fatiguent nos rétines que d’écrire un courriel.. Moins chronophage est de se dire : « Tiens, j’écrirais bien à untel ! ». Beaucoup partagent mon point de vue mais restent scotchés à leur ordinateur plutôt que sortir et découvrir tout ce que notre monde moderne peut nous offrir à nous, occidentaux favorisés par un riche environnement culturel et social. Je pense parfois que nous ne méritons pas ce que nous avons. Vous aurez compris que cette réflexion vaut autocritique. Combien de fois ne me suis-je pas dit, lors de nos retours en Belgique : « J’irais bien rouler à vélo ; j’irais bien faire un petit tour à pied… » et, en fin de compte, parce qu’il pleut, parce que…, parce que…, on reste pantouflards à se positionner en victimes du cholestérol ! Ventre-Saint-Gris ! comme disait Surcouf, quand je serai rentré au Pays, de grandes décisions vont être prises, non di dju !!!

 

Ce matin, après une nuit sans lune, sans étoiles, ciel très bas, vents forts et pluies diluviennes, la lumière est revenue, bienfaisante, rassurante… La nuit, les conditions de navigation sont toujours ressenties avec plus d’appréhension tout particulièrement quand le vent monte en puissance, ce qui fut le cas et perdure pour le moment. L’anémomètre ne quitte pas la zone 25/35 nœuds (7/8 Beaufort). Nous sommes au bas ris et trinquette ; le yankee est complétement rentré. De temps en temps une rafale monte jusqu’à 9 Beaufort et je suis là, calé contre la table du carré, à taper du texte sur mon ordinateur. L’océan est bien creusé et l’Otter se fait asperger par certaines vagues qui lui passent au-dessus du pont et transforment pour quelques instants les hublots de l’Otter en fenêtres d’aquarium ! c’est maintenant que la confiance que nous avons construite jour après jour en la solidité de notre voilier, prend tout son sens. Nous sommes toujours au près bon plein c’est-à-dire que nous faisons toujours route en filant entre 3 et 4 nœuds. Ce n’est pas beaucoup certes mais il en va le plus souvent ainsi. Lutter contre les vagues et contre le vent ne favorise pas la vitesse. Donc, pour l’instant, tout va bien à bord et je perçois de temps en temps une velléité de décroissance dans la force du vent. La météo nous annonce la fin du calvaire pour fin d’après-midi. Le vent va passer au N et nous aurons du portant. Cela nous permettra de refaire de l’Est dans des conditions plus confortables… Pour l’instant, notre cap est au 120 (ESE). Nous sommes entrés maintenant au cœur des 40èmes et pouvons en vérifier la réputation de rugissants.

Ce matin, petit-déjeuner avoine/fruits secs/lait de soja car impossible de s’installer à table pour beurrer des tartines. Le thé bien chaud qui accompagne tous nos levers arrive toujours comme une bénédiction (reste de mon éducation judéo-chrétienne). L’humidité est grimpée à 100% et renforce l’impression de froid. 16°C au thermomètre du bord. On rajoute des couches. On a remisé les vêtements en coton au profit de plusieurs couches en mérinos, plus chaud et moins hydrophiles. J’apprécie l’achat en NZ de pantoufles en possum, très confortables. On se fait ainsi des petits plaisirs en positivant au maximum la situation. Marjo vient de se dire qu’il est temps de préparer le dîner. Il est midi 45 et les estomacs commencent à se manifester. Mais je lis dans son comportement une sorte d’hésitation tout-à-fait justifiée par les mouvements de gîte (20/30°) que prend le bateau. Pour ma part, aucune exigence. Quand j’ai faim, je mange tout ce qui peut se manger : biscuit, pain d’épice, vieux pain rassis ; tout fait farine au bon moulin ! Mais Marjo, elle, suit son idée. Je la vois, calée contre le plan de travail de la cuisine, éplucher une gousse d’ail et déjà la bonne odeur de cuisson envahit le carré. Je lui demande : « Qu’est-ce que tu prépares ? » Elle me répond : « surprise ! au menu ce midi, ce sera Force 9 !... »

 

Ce mercredi 6 janvier

 

Il me revient par le tam-tam satellitaire (j’adore cette expression surréaliste) que ma dernière chronique a quelque peu alarmé certains dont l’imagination a peut-être amplifié la situation vécue à bord. Il est vrai que nous ne sommes plus en Polynésie. Nous ne sommes plus en vacances. Nous sommes en convoyage car nous nous étions promis de ramener le bateau à La Roche-Bernard, ce que nous sommes en train de faire. Et nous le savions, dès qu’on monte en latitude et qu’on s’éloigne de l’équateur, les conditions de navigation changent. Il fait plus froid. Moins de terres sont là pour freiner le vent et, même si les statistiques météo préconisent des périodes de traversée plus favorables, il n’en est pas moins vrai que les perturbations climatiques de ces dernières décennies ont fait émerger des phénomènes nouveaux comme el Nino et la Nina qui chamboulent un peu les conditions de traversées. A nous, marins, de nous adapter…

 

Naviguer au près, même bon plein, dans une mer formée et sous les grains n’a jamais été pour aucun marins une partie de plaisir. On est bien secoués. Il faut redoubler de vigilance. Tout arrimer, tout sécuriser. Une attention soutenue est de rigueur qui est rendue plus difficile encore par le mal de mer qui guette sournoisement.

 

Le sens marin est ce petit quelque chose d’intransmissible qui se construit jour après jour, expérience après expérience. Il vient en appui de notre entreprise pour nous aider à la mener à bon port. Notre blackout d’il y a quelques jours par exemple, nous a permis de réfléchir à une solution et donc, après avoir séché, étanchéisé notre boîtier Garmin et constatant que la pluie recommençait à nous arroser de plus belle, j’ai ressorti une protection en toile cirée que Marjo avait cousue pour notre groupe électrogène (vendu en NZ) et l’ai enfilée au-dessus de notre boîtier qui se trouve donc maintenant bien à l’abri.

 

Ce matin, le vent est passé au NO et nous a permis d’abattre (terme de marine DSC07672 2.jpgqui désigne le fait de naviguer avec le vent venant plus sur le côté ou l’arrière du bateau). Cela apaise aussitôt la situation. Le voilier s’appuie un peu sur la hanche sous le vent et se redresse limitant ainsi la gîte, principal élément d’inconfort. Les vagues cessent comme par magie de s’opposer à la progression du bateau qui commence à se faufiler entre elles plutôt que les escalader.  Après quelques heures d’hésitation, le soleil a réussi à percer l’épais brouillard qui nous a entouré une fois la pluie interrompue. L’atmosphère féerique créée par ce soleil en bagarre avec le brouillard fut fascinante et, même si notre radar nous protège des mauvaises rencontres, savoir que l’Otter fonce dans le brouillard mais sans aucun navire dans le chemin, permet de se détendre et de se concentrer sur la beauté du paysage marin qui nous entoure.

Actuellement, le bateau file de nouveau 7-8 nœuds vers l’Est dans des conditions très confortables (130° du vent Force 5). Nous sommes au bas ris + trinquette + yankee enroulé de quelques tours. Tout va bien à bord. Nous laissons cette journée curieusement ensoleillée (l’ambiance est quelque peu diaphane) nous faire oublier les galères passées. La vie est de nouveau belle à bord de l’Otter II

 

Ah, si j’avais Google ! Je lui demanderais : « Baudelaire, qui a si magnifiquement chanté la beauté majestueuse de l’albatros, en avait-il déjà vu un seul ? ». De mémoire, je ne me rappelle pas avoir appris dans mes cours de littérature si Baudelaire avait voyagé aussi loin…

Cela n’empêche qu’il a dû rencontrer des cap-horniers qui, revenus des antipodes, racontaient leurs aventures dans les tavernes portuaires de la côte atlantique. Je me dis que ce n’est qu’ainsi qu’il a pu imaginer un si bel hommage à ce « roi de l’azur », à ce « prince des nuées », à cet oiseau dont la perfection aérodynamique apparaît, quand on l’observe suffisamment longtemps, comme une évidence.

C’est ce qui nous est arrivé en fin de cette matinée. Un albatros est venu à notre rencontre, passant et repassant au-dessus de notre sillage. Pendant plusieurs minutes, il a tourné autour du bateau nous offrant son festival de figures aériennes à rendre jaloux plus d’un pilote acrobate.

Disparu un instant, il surgit ainsi d’une vague derrière laquelle on l’aurait cru posé et monte en vrille pivotant ensuite pour fondre au ras des flots, découpant sur le ciel à l’apogée de sa trajectoire, la silhouette cruciforme caractéristique. Sans un seul battement d’aile, il scrute l’océan en prenant de la hauteur et ainsi de suite en une multitudes de montées et de piqués jusqu’à presque toucher l’eau ; il parcourt en quelques secondes des centaines de mètres carrés de surface. Que cherche-t-il ? On ne le voit pas pêcher. Peut-être ne trouve-t-il rien à se mettre sous le bec dans ce désert d’eau que nous traversons depuis dix-huit jours sans encore avoir rencontré le moindre signe de vie aquatique : ni dauphins, ni cétacés. N’ayant pas encore pêché, je ne peux me prononcer sur les éventuels poissons présents sous notre coque. Ce que j’affirme en tout cas, c’est qu’aucun poisson volant n’est encore venu s’échouer sur le pont. La vie marine se limite à quelques oiseaux de mer comme les océanites et autres labbes et puffins.

L’albatros apparaît alors comme un événement. Ainsi que des enfants, nous le poursuivons - moi du regard, Marjo de son appareil photographique. Il vole si vite qu’on en attrape le tournis. Il passe et repasse. Il tourne, s’éloigne. Puis, le voilà qui revient. En quelques secondes, il est à trois ou quatre cents mètres. Quelques secondes plus tard, il est de nouveau là ! Je serais curieux de connaître sa vitesse horizontale. Elle doit être tout-à-fait étonnante !

Durant cette merveilleuse rencontre, outre son festival d’acrobaties qu’il nous a offert en spectacle, il s’est également posé. Tiens donc, moi qui croyais qu’ils ne se reposaient jamais… Il est à peine à une encablure et nous pouvons le regarder se faire un brin de toilette, remettant quelques plumes réfractaires en place ou se débarrassant de parasites gênants. Toilette terminée, il se met en mode décollage et c’est là que nous pouvons confirmer l’art consumé de Walt Disney lorsqu’il immortalise en dessin animé le décollage de Bianca dans son long métrage « Bernard et Bianca ». Déployant ses ailes immenses, face au vent, il monte quelque peu en appui sur les palmes de ses pattes qui se mettent à courir sur l’eau jusqu‘à l’envol. 4, 5 pas suffisent. Seul moment critique, une fois en vol, l’oiseau redevient le maître du ciel et repart dans sa longue quête aérienne, nous laissant sous le charme de la rencontre et dans l’espoir d’en revoir bientôt, plus DSC07690.JPGnombreux et, qui sait, encore plus grands !...

 

La tête dans les étoiles

 

Toutes les nuits sont anxiogènes. Elles font disparaître dans les ténèbres, la réalité des choses qui est aussitôt remplacée par notre imaginaire qui est sans limite et nous tend ses pièges habituels. En forêt, ce sont les animaux que l’on guette. Le moindre bruit nous fait sursauter. Un rôdeur peut-être ? Non, ça ce n’est pas possible ! Quoique, des braconniers ? Nos sens sont en éveil. Nos yeux forcent l’accommodation pour mettre en place notre vision crépusculaire. Notre inquiétude grandit au moindre son inconnu. Le cœur bat. Il nous faut raison garder et nous adapter aux nouvelles conditions de découverte de notre milieu. Peu à peu, nos peurs ancestrales se dissipent et nous apprécions alors tout ce que la journée nous cachait. On respire. Les oiseaux nocturnes prennent le relais et animent la nuit. Elle nous accueille.  Elle devient comme une amie qui nous invite à profiter de nouvelles sensations. Elle se fait écrin. Elle nous entoure comme un bijou protégé par notre intelligence qui analyse, reconnaît, scrute, sent… et découvre le plaisir d’être là, au centre de la nuit, en paix… Notre imaginaire fait place à une réflexion qui, en fonction de l’état d’esprit du moment, peut être profonde. On peut vraiment se retrouver à ces moments privilégiés en face-à-face avec soi-même et c’est bon ! Le stress est passé. On se pose. On écoute, on renifle. On s’imprègne de l’ambiance qui prend alors un autre relief, étend son cercle de perceptions.

En mer, c’est un peu la même chose si ce n’est que l’on sait qu’on est seuls et plus seuls que ça me paraît difficile ! Proches du point Nemo (point géographique le plus éloigné de toute terre émergée) dont nous atteindrons la longitude dans quelques jours, et naviguant dans une partie du monde dénigrée par le trafic maritime, on peut vraiment dire que nous sommes seuls, peut-être les plus isolés de la planète !

Hier, alors que, depuis plusieurs jours, la couverture nuageuse avait assombri la plupart de nos nuits depuis le départ, les nuages se sont dissipés et, comme après les trois coups au théâtre, le rideau s’est levé et le spectacle a pu commencer. Il nous a permis de découvrir un ciel complétemment dégagé, d’une pureté incroyable. Au fur et à mesure que nos yeux s’adaptaient, le nombre d’étoiles DSC07701.JPGgrandissait. Celles dont la magnitude était insuffisante pour atteindre notre rétine faisaient leur apparition, se joignant aux autres pour peindre le ciel de façon à ce qu’il devienne comme une source improbable de lumière. Le ciel nous éclairait et montrait autour de nous les vagues qui, hier, additionnées à une profonde houle, étaient importantes. Elles redevenaient plus présentes sous ce nouvel éclairage et moins impressionnantes car on craint moins ce que l’on peut voir. Quand le temps est bouché, les nuits sont toujours très noires. Parfois même la pleine lune peine à traverser la couche nuageuse et la nuit est alors noire, très noire. Le bateau fonce dans l’obscurité la plus totale. On n’a plus alors que les aides à la navigation pour se rassurer. Radar et détecteur/émetteur AIS tournent 24h/24. Restent les OFNIs (Objets Flottants Non Identifiés), conteneurs tombés à l’eau et non encore coulés, troncs d’arbre (possible mais jamais rencontrés si ce n’est dans le Rio Dulce),… Il y en même qui racontent avoir heurté un sous-marin ! Quand je vous disais que l’imagination…

Mais revenons à ce ciel dont la croix du sud était aussi nette que sur un atlas. La voie lactée faisait comme un tapis de neige sur l’axe N-S et un tas d’autres constellations dessinaient la voûte céleste. Pas pour rien que les Anciens, Grecs, Chinois et autres astronomes ont pu construire toute une mythologie au départ de leurs positions. En Polynésie, au mouillage, la température extérieure appelant au farniente, nous pouvions munis de l’application Sky Guide sur iPad, découvrir et étudier les noms et légendes accompagnant toutes ces constellations aux noms mythologiques. Hier, seul le spectacle passif de ces myriades nous a saisi d’admiration. Une ambiance de conflit entre la lumière et les ténèbres émanait du paysage. Le bien et le mal ; le yin et le yang,… Une sorte de pavé mosaïque sur les eaux tourmentées des quarantièmes rugissants.

 

Le marin vit très proche de la succession des jours et des nuits car il peut assister à l’un comme à l’autre et parfois aux deux successivement. Contrairement au terrien, il voit l’astre sortir de l’eau et y retourner. Le soleil rythme sa vie. Avant l’apparition du GPS, soleil et étoiles guidaient le marin sur la mer immense ce qui donnait à celui qui savait les lire, un grand pouvoir. Aujourd’hui, l’homme n’hésite pas à envoyer dans l’espace des satellites innombrables - destinés à la communication 5G – qui vont à la longue, boucher le ciel nocturne aux astronomes, il est temps de profiter de ces nuits de pureté qui, dans quelques années, n’appartiendront plus qu’au passé…

 

Ce mardi 19 janvier 2021

 

Au sein des quarantièmes…

 

Nous y sommes. Voilà plusieurs jours que le vent ne mollit pas. Il s’est stabilisé autour de 6 Beaufort (de 22 à 27 nœuds), parfois 7, rarement 5. L’océan en subit la force et tout ce que j’en avais lu prend aujourd’hui le sens du vécu. Ici il n’y a pas une île, pas un continent pour arrêter le vent ou en perturber le flux. Depuis le continent Antarctique jusqu’à nous, le vent du sud (celui que nous recevons DSC07732.jpgdepuis plusieurs jours et qui nous glace les os) n’est freiné que par ses propres vagues qu’il se permet de décoiffer dès qu’elles dépassent la hauteur moyenne de leurs voisines. Tout autour de nous, ça déferle. L’océan moutonne mais pas comme en Méditerranée où les vagues sont courtes et aussitôt décapitées. Les tempêtes y étant de plus courtes durées, la mer ne se creuse pas comme ici où c’est impressionnant. L’océan semble se trouer de fosses profondes qui sont chacune comme des cratères dont les bords moutonnent et parfois déferlent dans les pentes. C’est dans ces pentes que l’Otter II accélère parfois. On dirait qu’il veut surfer mais en est malheureusement ou heureusement (difficile à dire) empêché par son poids. Le plus souvent, il tangue et roule en harmonie avec une direction un peu oblique par rapport à la pente. Rappelons que nous naviguons le plus souvent au grand largue (120-140° du vent). Nous naviguons rarement au vent arrière car cette allure est des plus inconfortable tant pour nous que pour le matériel qui souffre beaucoup du roulis que peu de marins apprécient. Cela exige que tout soit dûment arrimé à bord, une vigilance de tous les instants pour garder son équilibre, bref, cela génère beaucoup de stress tant pour le bateau que pour l’équipage.

Le spectacle est permanent surtout quand le soleil joue au chef d’orchestre, transperçant les déferlantes de ses puissants rayons. Par temps couvert, ce qui est le plus souvent le cas depuis quelques jours, l’impression de démesure ressentie est encore renforcée et nous fait souvent nous mettre à l’abri à l’intérieur. Je précise que, dans ce type de circonstances, la descente est fermée ainsi que le capot. On glisse celui-ci en arrière pour sortir notre tête dehors et apprécier l’état de la mer. Quand nous devons manœuvrer le plus souvent pour ariser la GV ou enrouler le yankee, nous devons nous équiper comme les coureurs du Vendée Globe (combinaison de navigation, bottes, harnais, et gilet de sauvetage). Le reste du temps, nous nous réfugions à l’intérieur préservant ainsi nos vêtements chauds de l’humidité. Il y a 12°C à l’intérieur où nous apprécions le confort de nos vêtement et sous-vêtements en mérinos achetés en prévision en NZ où ils ne sont pas chers et d’excellente qualité.

Aujourd’hui, parcourant la carte, j’ai remarqué que nous sommes revenus et avons dépassé la longitude des Gambier et sommes arrivés à celle du point Nemo (centre le plus éloigné de toute terre émergée dont la position est 44°52’ S 124°48’w. On y est presque !

Ce vent qui ne cesse d’impressionner est notre moteur. Nous devons composer avec lui en lui demandant le meilleur en nous préservant du pire. Notre bateau nous obéit et s’adapte en composant avec mer et vent ce qui nous rassure.

Nous avons ainsi parcouru 3400 miles des 5000 prévus (quelques centaines de milles seront à ajouter pour les sorties de ligne droite de notre sillage). Pour lDSC07740.JPG’atterrissage auquel nous commençons à penser, l’incertitude demeure quant à l’autorisation d’entrer dans les eaux chiliennes. Nous sommes en contact avec les autorités de Puerto Montt qui ne peuvent pas encore nous donner le feu vert mais nous disent de rester confiants ! Alors que les voyages aériens ont repris au Chili, les eaux territoriales ne sont pas encore ouvertes. Une aberration de plus dans la gestion de la pandémie ! Exiger un test PCR à des marins qui viennent de passer 50 jours en mer relève de l’absurde mais bon. Espérons que, dans quelques jours, la situation se débloque. Je ne vous cache pas que Marjo et moi, si tout continue à bien se passer à bord, nous réjouissons quand même de nous retrouver à l’abri au grand calme d’un bon mouillage. Le temps de faire une pause et de repartir…

 

Mardi 26 janvier 2021

 

Trente cinquième jour de mer, d’océan, de ne plus réaliser que le temps passe et que la route reste encore longue, sans savoir si nous serons acceptés à l’atterrissage au Chili.

12/13°C à bord. On ne se plaint pas. On est bien équipés. L’ambiance à bord est bonne. En dehors de la navigation, elle est à l’écriture en réponse aux bons amis qui prennent le temps de nous écrire. Certains d’entre eux ont la gentillesse et le courage de nous faire un petit topo de l’actualité dont nous sommes complétement déconnectés. En temps normal, hors pandémie, on en serait peut-être bien contents. Un peu de respiration à l’écart de la société des hommes où décadence n’est plus un mot déplacé, pourrait nous satisfaire…mais ce n’est pas le cas. Nous savons que famille et amis sont baignés dans une morosité qui transpire de tous les courriels reçus ou presque. L’incertitude qui caractérise l’actuelle période si chaotique que nous traversons semble nous priver du petit peu d’insouciance qui nous restait. Chacun se doit de prendre sur soi et continuer à avancer. Nous, nous naviguons le mieux possible pour rentrer sains et saufs ; nous envoyons courriels sur courriels pour connaître et essayer d’infléchir la décision chilienne de nous accueillir, sans quoi nous devrons opter pour le détroit de Magellan qui ne peut pas nous être interdit (lois maritimes internationales qui précisent que le passage doit se faire aussi rapidement que possible ! Il y en a IMG_2096.jpgquand même pour plus de deux jours de navigation (environ 300 nautiques) et les navigations de nuit sont déconseillées par l’Armada !) mais qui reste une option difficile pour un voilier si des escales sont incertaines. Le Magellan est balayé par des vents catabatiques pouvant atteindre les 70 nœuds ! Les fameux Williwaws que l’on préfère subir au mouillage dûment amarrés plutôt qu’en navigation où, même au moteur, ces vents peuvent coucher le bateau… Bref, on préférerait le chemin des écoliers par les petits canaux, histoire de naviguer protégés des météos peu clémentes du coin et découvrir un peu de cette Patagonie rêvée de si longue date.

 

Depuis notre départ – et celles et ceux qui suivent notre sillage ont dû le remarquer – nous affrontons une météo hors normes. Les westerlies se font désirer et les dépressions se succèdent à un rythme effréné qui  nous contraint à des détours dont on se passerait bien. Des 5000 milles en orthodromie, on va certainement devoir en parcourir 6000 ! L’Otter II est un bon bateau. Nous avons une météo assez précise et sommes aidés à terre par des amis férus de météos et spécialisés en routage qui s’arrachent les cheveux pour nous dégager des options les plus sécuritaires possibles. Nous improvisons mais sommes contraints de ralentir pendant les nuits afin de ne pas nous épuiser ! Nous devons faire face à beaucoup de contraintes mais nous le savions sans toutefois en avoir perçu toutes les nuances. La traversée est difficile mais la covid n’arrange rien en instillant une incertitude dont nous nous serions bien passés. Bref, comme vous à terre, on va faire avec mais très loin, je vous assure, de « la croisière s’amuse ! ».

Gageons que, dans quelques jours, nous puissions crier « terre ! » en vue des IMG_2129.jpgcôtes chiliennes, fiers du difficile passage accompli. Il n’« y aura plus qu’à » passer en Atlantique et remonter vers le Nord, la chaleur des tropiques et notre bel été breton. Encore des milles et des milles à courir sur l’océan !

 

Vendredi 29 janvier 2021. 08 :00 locale

 

Ce matin, la pression atmosphérique continue à jouer au yoyo. Des cirrus griffent le ciel bleu pâle, signe que les conditions de navigation ne vont pas s’améliorer. Pour celles et ceux que la lecture des nuages laisse perplexes, je précise que les cirrus sont ces nuages très élevés en altitude (entre 5 et 13 km) en forme de plumes ou de queue de cheval qui s’étirent dans le ciel et qui sont souvent précurseurs d’une dépression. Lorsqu’ils suivent une période de mauvais temps, c’est plutôt bon signe. Le contraire… En ce trente-huitième jour de traversée, on peut dire que l’expression « jouer au yoyo » n’est pas exagérée car la transcription des variations barométriques sur notre journal de bord le vérifie au jour le jour. C’est vraiment des hauts et des bas autour de 1010 mbars. Ce matin elle est croissante. Le ciel s’est dégagé et le soleil brille (18° !!!) et le vent est tombé à 1-2 Beaufort (<6nds : « très légère brise à légère brise »), pas de quoi relancer nos 22 tonnes dans une mer qui n’a pas encore eu le temps d’effacer ses vagues ! Quand la mer est plate et moi à la barre, avec 2 Beaufort, on avance mais bon, ça reste un peu du bricolage… La brise YANMAR a donc pris le relais jusqu’à ce que cette « légère brise » (appellation officielle) passe à « petite brise, jolie brise, voire bonne brise » (5 Beaufort) ce qui est la fourchette de vent dans laquelle bateau et équipage sont ravis. L’océan est alors praticable à toutes les allures (angles différents du vent par rapport au cap suivi). C’est le « pied » du marin ! Lorsque le vent monte en puissance, la météo parle de « bonne brise, vent frais et grand frais » (7 Beaufort). Les choses se corsent alors un peu. Les équipements ressortent des équipets : tenues de navigation, gilets de sauvetage, harnais,…). Ça devient sérieux. 7, 8, 9, dans mon panier neuf, 10,11,12 : elles seront toutes rouges comme dans la comptine pour Ava !… L’équipage doit travailler. Ça ne rigole plus. On se concentre. On se réfugie à l’intérieur car la mer se creuse. La météorologie la décrit ainsi pour 9 Beaufort : « Grosses lames. Épaisses traînées d’écume dans le lit du vent. Les crêtes des vagues commencent à vaciller, à s’écrouler et à déferler en rouleaux. Les embruns peuvent réduire la visibilité. ». Au-delà de 9 Beaufort, c’est la tempête dont je préfère ne pas parler car on ne parle pas de ce qu’on ne connaît (fort heureusement) pas encore !...

Nous revoilà donc en train d’essayer d’échapper à ces mini « pot-au-noirs » qui se succèdent en bordure des dépressions dont certaines sont très creuses et nous font hésiter dans le choix du cap à suivre. On préfère éviter d’aller au casse-pipe !

N’empêche, il faut prendre comme il vient le bon côté des choses. Certes la brise IMG_2218.PNGYANMAR est bruyante mais, d’un autre côté, elle nous permet de choisir notre route avec précision jusqu’à ce que le vent adonne et nous permette de savourer à nouveau le seul bruit des vagues et du vent. C’est à chaque fois un petit moment de vrai bonheur.

Plusieurs jours que notre ami l’albatros nous fait faux bond. A chacune de mes sorties dans le cockpit, je le cherche tant ses acrobatiques et majestueuses envolées me sont comme une récompense dans notre solitude !  Seuls quelques labbes nous suivent inlassablement. Et tout autour de nous, cet horizon désert qui n’en finit pas d’être désert et qui est comme une promesse d’approche d’une terre chilienne de plus en plus espérée. Je n’ai pas encore ressenti de lassitude d’être à bord. Seuls quelques moments d’énervement vite contrôlés contre les facéties du vent me permettent d’exprimer mon sale caractère ! Marjo ne s’en formalise pas car elle connaît l’artiste !...

Allez, je m’en vais faire ma toilette de petit chat en économie sévère d’eau. Rassurez-vous, on ne sent pas encore mauvais. Mes cheveux repoussent et je constate que l’absence de pollution les garde longtemps plus propres. Je me rase tous les deux jours et utilise pour cela un pulvérisateur rempli d’eau qui me permet de me raser et me brosser les dents dans un dé à coudre ! Celui qui me dira que nous aussi, on pollue, je l’étrangle !...

 

Ce mardi 2 février 2021 à 13 :15 UTC (06 :15 locale = UTC – 7)

 

Aujourd’hui, veille de l’anniversaire de la Capitaine, on a changé l’heure car nous sommes passé la longitude 105°ouest. Cela a beaucoup de signification pour nous car cela veut dire que le Pays se rapproche…

 

Aujourd’hui, nous allons passer les 5000 milles parcourus depuis notre départ (1 mille = 1852 m =è9260 kms pour les terriens). Si nous avions navigué en ligne droite, nous serions arrivés ! A vol d’oiseau, il nous reste quand même un peu plus de 1000 nautiques à parcourir. Il semble que la météo va nous permettre de les courir sans trop de détours. On croise déjà les doigts.

 

Ce matin, il était environ 4 heures lorsque le soleil m’a réveillé et il s’est levé juste devant notre beaupré, preuve que, même sans GPS, le soleil nous aurait confirmé notre bon cap. Notre rajeunissement est certes lent mais sera inexorable jusqu’au golfe de Gascogne où le temps et ses outrages reprendront leur lent processus. Mais jusque-là, on en profite, ne fut-ce que pour entretenir notre jeunesse intérieure.

 

Voilà deux, trois jours que nous n’osons y croire mais les conditions de navigation deviennent agréables. L’océan s’est calmé et même sa t° a augmenté. Des 12°C de la semaine passée, la température de l’eau est remontée à 15,16°C et l’atmosphère a perdu cette petite touche antarctique qui nous avait glacé les os. 18°C à bord, on apprécie. Les nuits sont également moins fraîches et cela n’a pas de prix !...

 

La communication satellitaire est magique. Ce matin, nous avons reçu des nouvelles de « Cataplume ». Pierre & Caro, amis navigateurs, galèrent dans l’Atlantique qu’ils nous disent très creusé sur leur route qui les mènent du Cap en Martinique. Cela nous rappelle qu’il nous reste encore pas mal de pain sur la planche car dans les mois qui viennent, nous y serons…dans cette longue remontée de l’Atlantique !

 

Hier, nous avons enfin reçu de bonnes nouvelles du Chili et notamment de la marina qui, en principe, nous accueillera à notre arrivée. Les autorités maritimes sont averties et nous leur avons communiqué notre « tracking », preuve que nous arrivons sur leur territoire « covidfree ». Nous communiquons en espagnol grâce à DSC07851.jpgl’aide précieuse d’une amie chilienne immigrée en Belgique et  qui a eu la gentillesse de nous aider à entrer en contact avec Puerto Montt en téléphonant afin que notre situation et nos intentions soient

clairement comprises des autorités. Merci Ximena pour ton aide précieuse…

 

Mais revenons au début de cette chronique et à cette notion d’heure universelle (UTC) que les anglo-saxons dénigrent un peu (par chauvinisme ?) au profit de l’appellation GMT (Greenwitch Mean Time) et, à notre tour de rappeler qu’au temps du Capitaine Haddock, c’était le méridien de Paris qui était la référence (voir la confusion si bien exploitée par Hergé dans « Le secret de la Licorne »). On est tintinophile ou on ne l’est pas !

Combien de bons auteurs ne se sont pas emparés de ces notions complexes pour les vulgariser. Je pense à Jules Vernes et ses héros Phyléas et Passe-partout dans son « tour du monde en 80 jours » et ce héros moderne, Charlie Davin qui a réalisé la même performance à la voile et en solo (80 jours, 6 heures et 15 minutes) en course dans le Vendée Globe ! Ah, ces coureurs d’océan : les gladiateurs modernes !

 

Tout un monde de rêves d’aventures incroyables qui ont marqué et marqueront encore plus tard des générations de « dreamers ».

 

Ce mercredi 3 février 2021 ; 10:55 locale.

 

5127 milles nautiques parcourus. Il nous en reste un bon millier…

 

Après ces deux, trois jours de navigation sans souci, la météo nos annonçait, en même temps ou presque que la chute barométrique, une détérioration de nos conditions de navigation. C’était trop beau ! Hier en début de soirée, le ciel s’est couvert faisant suite aux habituels annonceurs de changement de temps : les déjà nommés cirrus.

Dès son lever ou presque, la lune s’est entourée d’un halo de mauvais augure. Nous nous sommes donc préparés en rangeant tout ce qui, à bord, peut se transformer en projectiles, avons encore rentré de la toile malgré que nous étions déjà au bas ris !

Vers 1h30, on commence à atteindre par moment un degré de gîte qui nous fait embarquer de l’eau derrière les pavois, ce que nous apprécions habituellement peu. On enroule encore le Yankee au point qu’il ne nous reste que quelques mètres carrés et on abat de 20° pour nous placer au vent de travers (90° du vent) qui est une allure bien plus confortable que le près serré (45/50°). Les mouvements erratiques du bateau diminuent aussitôt et, ainsi préparés, nous attendons le passage de la dépression qui s’en vient par le NO. Et le vent monte en puissance graduellement tout au long de la nuit au cours de laquelle, les 9 Beaufort furent atteints dans les rafales. Le vent moyen s’est maintenu pendant plusieurs heures entre 25, 35 et 40 nœuds ! Autant dire que, pour sa nuit précédant son anniversaire ( son zalig uiteinde comme disent nos amis hollandais), ma capitaine n’a pas pu dormir beaucoup ! Alors, ce matin, nous poursuivions notre route à 3,4 nœuds sous 6 Beaufort et Yankee complétement rentré, nous nous sommes offerts une grasse matinée (lever à 08 :30 !!! en compagnie de tous les messages d’anniversaire pour Marjo qui les lisait, ravie, DSC07732.jpgallongée dans sa couchette, une bonne tasse de thé calée à disposition. Peu de temps après, le vent faiblissant, j’ai rendu un peu de toile pour relancer la machine et gagner vers l’est.  A l’heure où j’écris ces lignes, je m’accroche à mon MacBook qui m’a déjà une fois échappé des mains tant les quelques heures de ce coup de chien qui nous a chahuté, a eu le temps de soulever la mer. On a ainsi l’impression d’être harcelés !... Mais le soleil brille et la météo annonce la fin de la dépression. Ce sera encore une nuit a engranger dans le tiroir aux souvenirs qu’on pourra intituler : on y était. On l’a fait !

 

Ce dimanche 7 février 2021 ; 02 :40

 

Suis de quart. Je m’occupe…

 

Depuis quelques jours – ma structuration temporelle et ma mémoire s’adaptent à voir le plus, plutôt que le moins – il semble que l’océan a décidé de nous faire la route, de nous laisser passer (expression reprise à Willy de Roos) ! Un peu ce qui est décrit dans les « Routes de grandes croisières » de Jimmy Cornwell, c’est-à-dire des vents 3,4,5 Beaufort de secteur Nord. Ces vents ne sont pas assez forts pour soulever la mer si bien que, même au près serré, l’Otter II glisse sur l’eau dans un confort acceptable si ce n’est la gîte qui nous transforme un peu en dahuts. Nous en profitons pleinement. La t°, sans commune mesure avec les Tropiques, est agréable et nous autorise de belles périodes de farniente dans le cockpit. Bien couvert, j’y ai même fait des siestes ! Ça nous change des longues journées, réfugiés à l’intérieur.  On apprécie.

 

Pour la première fois depuis le départ, nous avons préparé hier notre ligne de traîne pour pêcher. Certes, nous aurions pu le faire plus tôt mais il faut savoir qu’attraper un poisson n’est pas un geste aussi anodin qu’on pourrait le penser. Il ne suffit pas de le ferrer. Il faut le remonter à bord et comme notre voilier est très DSC07682.JPGbien protégé de l’arrière – nous n’avons pas une plage d’accès à la mer comme beaucoup de voiliers modernes – nous devons emmener la prise au maître-beau (c’est-à-dire la partie la plus large du bateau qui est aussi l’endroit du pont le plus proche de la surface de l’eau). Alors, à l’aide d’un crochet et d’une grande épuisette, il faut remonter la bête sur le pont et cela peut s’avérer difficile ! Toute une technique beaucoup trop dangereuse à réaliser par mauvais temps car le risque de passer par-dessus bord devient réel.

Donc, on a traîné cette ligne une bonne partie de l’après-midi. Comme très souvent, c’est à l’approche du coucher du soleil qu’un thon énorme s’est jeté sur notre leurre déroulant à toute vitesse presque la totalité de rouleau de fil de traîne. Sautant sur le tambour pour le freiner, nous avons dû nous mettre à deux pour remonter la ligne. Marjo rembobinant d’un côté et moi, dûment ganté car le fil est coupant, le retirant petit à petit. Tout seul, il aurait fallu arrêter le bateau pour y arriver (au moment de la touche, nous ne filions pourtant que 3 ou 4 nœuds) sans quoi le thon tirait trop fort pour le remonter seul ! Le temps de rentrer la ligne jusque l’arrière du bateau on se se demande ce qui peut bien avoir mordu. Et Marjo de dire : « Et si c’est un requin, qu’est-ce qu’on fait ? ». A part couper la ligne !...DSC07687.JPG

Mais ce n’était pas un requin… C’était un magnifique thon qui, à la pesée, fera ses bons 22 kilos ! Une sacrée belle prise pour un premier essai… 

 

Hier, dans la nuit, le ciel était si pur qu’il fallait presque chercher la croix du sud tant ses quatre étoiles étaient noyées dans la multitude voisine habituellement moins visible. Une véritable myriade d’astres plus lumineux les uns que les autres formaient la voûte céleste qui semblait nous englober comme faisant partie du grand Tout. Comme si elle voulait nous dire ou nous rappeler que nous faisons partie de l’univers et que celui-ci, résilient, accepte les humains malgré tous leurs débordements et irrespects...

La voie lactée, ressemble à une longue traînée de fumée courant du Nord au Sud de la voûte céleste. On dirait que le ciel se consume. Et nous étions là, tous les deux, debout dans le cockpit, appuyés contre la capote, les yeux dans les étoiles, dans un silence seulement perturbé par le clapotis de notre coque glissant sur la noirceur océane. Sans un mot, écrasés par la qualité du moment présent, nous étions en symbiose avec l’univers. D’habitude, je prends mon « star finder » et je cherche à reconnaître les constellations et les mémoriser mais là, je n’y ai même pas songé. C’eut été comme un viol. La grandiose Beauté du moment exceptionnel que nous vivions avait droit à toute la place !

 

Quarante-septième jour de navigation. 5590 milles à l’odomètre. Plus que 572 milles soit 5 bonnes journées de navigation. La terre approche. Nous allons d’abord la sentir longtemps avant de l’apercevoir et nous nous en réjouissons… sans oublier que le danger en mer, c’est la terre ! Il nous faudra redoubler de vigilance et régler notre vitesse pour embouquer le chenal d’accès à Puerto Montt avec le flux car un fort courant y monte la garde.

Toute la délicate approche sera compensée, nous le savons, par le regard reconnaissant et émerveillé que nous porterons sur cette terre encore inconnue qui a accepté de nous accueillir.

 

Ce mardi 9 février 2021 ; 10 :22 locale

 

Depuis maintenant plusieurs jours, nous sommes talonnés par le mauvais temps qui, fort heureusement, ne suit pas le même cap que nous. Il génère à son front une zone déventée qui berce notre approche du Chili. Nous avons juste assez de vent pour avancer à une vitesse de 3 à 4 nœuds. Ce n’est pas beaucoup mais suffisamment pour alimenter notre alternateur d’arbre qui, la nuit, compense l’éolienne et les panneaux solaires qui sont au repos. Lorsque nous ne sommes pas de quart, le confort de la couchette est optimal si bien que, en nous relayant toutes les trois heures, nous avons nos 6 heures de sommeil et nous récupérons bien.

 

Je me dois d’avouer une vantardise involontaire concernant notre thon de 22 kilos. Tout bien vérifié, nous nous sommes trompés d’échelle sur le peson et c’est bien 22 livres que nous aurions dû lire soit 10 kilos ce qui, tout bien réfléchi, n’est quand même pas mal !

 

Celles et ceux qui ont vu ma photo brandissant la bête, ont dû se dire que je tenais une forme herculéenne car même ces 10 kilos étaient tellement difficiles à soulever qu’ils m’en ont paru 22 !

 

Au moment où j’écris ces lignes, nous nous trouvons à moins de 400 nautiques de l’entrée au Chili au N de l’île de Chiloé. Tous les matins, éblouis par le lever du soleil, nous regardons cet orient d’où sortiront les premiers escarpements de la côte chilienne. Dès la Callas stoppée, le silence s’installe comme un cadeau. Seul le glissement de notre coque sur l’onde nous rappelle que nous naviguons. L’océan est « mer belle » et seul une très large houle nous accompagne par ¾ arrière. Cerise sur le gâteau, nos albatros sont revenus pour nous offrir une véritable parade. Malgré leur taille déjà considérable, nous pensons avoir à faire avec des juvéniles. Marjo a pu en obtenir de magnifiques photos que nous placerons sur « la longue route de l’Otter II » dès que nous aurons accès à l’internet.

 

Outre ces fabuleux oiseaux, les ciels offerts par notre situation à la limite des basses pressions et qui génèrent des nuages aux formes  aussi diverses, sont tous moments photogéniques que Marjo ne manque pas de saisir régulièrement. Hier soir, par exemple, au coucher, on aurait cru que l’océan flambait ! De vraies DSC07740.JPGtableaux toutes ces photos. On en partagera les meilleures dès que possible.

 

Jeudi 11 février 1021 ; 05 :30 locale.

 

Depuis hier matin, nous avons constaté que la couleur de l’océan change. Elle tire plus sur le vert alors qu’elle était bleue de Prusse pendant presque toute la traversée. Cela doit être dû au courant de Humbolt qui remonte vers le N chargé de nutriments. La t° de l’eau est de 17°C. Pour notre atterrissage, le vent vient du sud et rafraîchit la t° extérieure. Le ciel bleu a disparu et a fait place à un ciel nuageux très bas. L’océan se creuse et ne nous offrira pas une mer belle comme les 30°C annoncés à l’intérieur des terres nous l’a, un moment, fait espérer. On fera avec les vagues de 2,50m annoncées par la météo. J’imagine que dès l’entrée dans le chenal Chacao, au N de l’île bien connue de Chiloé, tout cela va se calmer et, le courant rentrant faisant le reste, nous nous retrouverons vite en sécurité dans ces eaux intérieures très protectrices.

 

6062 nautiques à l’odomètre. 51ème jour de navigation. Moyenne de 120 IMG_6474.PNGmilles/jour. Chargés comme nous le sommes encore (peu de fuel consommé ainsi que l’eau dont on conserve encore le réservoir avant presque plein, ce qui vaut des félicitations à l’équipage pour sa parcimonieuse consommation !), ce n’est pas mal. Moitessier était content de sa Joshua quand elle avait couru 100 milles par jour.

 

Ces presque deux mois de mer nous ont appris encore un tas de choses. Nous avons mis au point des habitudes gestuelles pour les manœuvres, tant pour ariser les voiles que pour les empannages et autres virements de bord. Nous avons encore appris le bateau. Il s’est inscrit véritablement dans nos sensations. 

Ils nous ont aussi appris combien la solidarité des gens de mer n’est pas une légende. Depuis ce couple d’amis flamands qui nous a routés sans faille du début jusqu’à la fin (Un grand merci à Geert & Cindy de Zensation). Ils nous ont guidés, confortés dans nos choix de route et suggéré des options opportunes, accompagnant tous leurs messages de précieux petits mots d’encouragement.

Des messages nous sont aussi parvenus de certains amis qui nous suivent grâce à notre « tracking » PredictWind qui est une option que nous avons pu vraiment apprécier. D’autres ont assuré un efficace suivi, nous facilitant les contacts avec les autorités sur place (Un merci tout particulier à notre amie chilienne Ximena). De précieux partages d’expérience nous sont aussi parvenus de navigateurs ayant déjà croisé dans les eaux patagones. Merci pour cela à Ernst&Magritte de Kamastern, Floris & ivar de Lucipara

Nous n’oublions pas, non plus, ce couple de navigateurs, amis de Cindy & Geert, voisins de mouillage qui nous ont secourus en pièce détachée lorsque, en panne de guindeau (relais déficient) à la veille de notre départ, ils sont venus aux nouvelles, ont enregistré notre problème et couru chercher la solution. Qu’ils en soient remerciés également.

Et notre ami Tomaso avec sa Rosetta, de Manaia, qui n’ont pas hésité à sauter dans leur voiture et parcourir les kms qui les séparaient de notre mouillage pour venir à bord nous prêter assistance en réparant. Sans leur aide, qui sait quand nous aurions pu quitter la Nouvelle Zélande.

Merci aussi à Olivier Cardon de E3marine à Arzal qui, nous assiste de ses compétences depuis des années et qui, cette fois encore, pendant notre traversée, a répondu présent pour nous aider à mieux comprendre les caprices de notre électronique.

 

Nos remerciements et notre reconnaissance à toutes celles et ceux qui nous ont soutenus en nous écrivant régulièrement afin que nous nous sentions moins seuls. Vous êtes formidables !

 

Le voyage de retour n’est encore qu’à ses débuts. Il nous reste plus de trois fois la distance déjà parcourue mais avec l’espoir, cette fois, que la covid nous autorisera quelques étapes pour nous permettre de respirer un peu, notamment à St Hélène et aux Açores où nous serons attendus par des amis de longue date rencontrés lors de nos premières grandes traversées.

 

Samedi 13 février 2021 ; 06 :32 local time

 

 

Terre ! Hier, c’est la capitaine qui a vu la première se découper la côte chilienne sur cet horizon vide depuis 51 jours et 6243 milles marins derrière nous (odomètre au mouillage) ! C’était, comme je l’ai écrit au début de notre voyage, notre Everest à nous et on y a hissé fièrement notre pavillon. Pas de casse, du stress bien géré autant que le mal de mer – surtout pour Marjo qui a dû prendre beaucoup sur elle. Notre Otter, dans des conditions de mer que l’on peut dire exceptionnelles dans les moments plus difficiles, a montré tout son potentiel. Des journées entières au bas ris, trinquette ferlée et un petit mètre carré déroulé sur le yankee, il a tenu la dragée haute à l’océan qui s’acharnait. Nous avons ainsi encore renforcé la IMG_8132.PNGconfiance que nous avions déjà placée en lui. Otter II est décidément un voilier conçu pour affronter l’océan et sortir des sentiers battus par la « plaisance ».

Il aura fallu rentrer dans les eaux intérieures et rencontrer les « tide rips » pour rentrer une énorme vague par l’arrière, ce qui n’était encore jamais arrivé. L’hélice cavitait et nous étions chahutés plus encore qu’aux pires moments de notre traversée. Confiant, je n’avais pas assuré mes jumelles qui sont tombées (une attache de sangle cassée). Je me rends ici compte que j’ai écrit plus tôt « sans casse » ! Comme quoi ce n’est même pas à l’ancre que l’on peut réduire sa vigilance…

Mais à l’ancre, nous y sommes et avons dormi tout notre saoul depuis 21:00 jusqu’à 08:00. Nous fêterons ainsi la St Valentin à l’horizontale…

C’est lundi que les choses terriennes sérieuses commenceront. Nous avons déjà eu un aperçu hier alors que nous croisions des bateaux de travail dont l’équipage masqué nous faisait de grands signes de bienvenue. Même seul à bord, un marin portait le masque ! C’est dire si (c’est notre déduction) si les consignes des autorités sanitaires sont respectées. Reprenant la métaphore d’Anny (ma frangine qui fut une correspondante assidue pendant la traversée), après avoir vaincu l’immensément grand, nous allons devoir nous préserver de l’infiniment petit ! Le virus est bien présent ici et ça va être à nous de redoubler de vigilance pour rester « covidfree ». Toute une discipline presque oubliée à Wangharei va devoir se réinstaller dans nos réflexes lors de nos futures rencontres. Peut-être que celles-ci seront limitées aux administratifs et que nos sorties seront contrôlées. On verra bien. Pour l’instant, on profite du calme d’un mouillage qui, il y a quelques années, devait être un véritable havre de paix qui a été squatté de plus en plus par l’élevage de saumons ou/et de coquillages qui ressemblent aux réseaux de cultures perlières polynésiennes avec des bouées partout blanchies par les fientes d’oiseaux de mer. Chaque fond de baie est exploité. Encore une réponse à la demande exponentielle de protéines d’une humanité dangereusement en expansion. Mais nous revoilà à philosopher à propos de notre avenir et celui de nos enfants et petits-enfants, cet avenir auquel nous ramènent la plupart de nos réflexions de voyage.

 

(à suivre...) bientôt en route vers Puerto Williams !

 

 

 

 

19/12/2020

Suivi de route

Et bien voilà, la page Nouvelle Zélande se tourne tout doucement. Nous venons de quitter la marina et nous dirigeons vers Mc Leod oùnous ancrerons. Après-demain, nous poursuivrons notre route jusqu'à Marsdenne cove marina oùnous ferons la sortie administrative. En attendant d'autres nouvelles, voilà dejà le lien qui permettra à nos amis de nous suivre tout le long de notre longue route de retour. 

http://forecast.predictwind.com/tracking/display/OtterII&...

 

02/04/2020

Atterrissage en Nouvelle Zélande...

Après une nuit de rosée qui a déposé sa fraîche humidité sur tout le bateau au-dessus comme au-dessous de la toile de protection du cockpit, j’ai entraperçu Manawatawhi, petite île aux avant-poste de la Nouvelle Zélande, notre destination. Et là, après huit jours de vie commune avec l’océan, les yeux larmoyants de bonheur, mes pensées se bousculent, se télescopent dans mon cerveau secoué par l’émotion. Depuis hier, le vent nous a abandonné. La peau de l’océan est tout juste ridée un peu comme la peau d’une jolie femme prenant de l’âge. L’océan respire. De très longues ondes à peine visibles viennent à la rencontre de notre étrave que celle-ci incise comme le scalpel d’un chirurgien. Son haleine condensée par le froid du matin se dépose sur l’horizon comme une couette immaculée. Le ciel est illuminé derrière sa couverture nuageuse qui le protège encore un peu des brûlures du soleil qui s’attaque à ses couches supérieures pour dissiper la rosée matinale. Celle-ci s’accroche  désespérément à tout ce qu’elle trouve pour se retenir se déposant comme une multitudes de perles sur toutes les parties,métalliques du bord. La lumière est fantastique. Matawatawhi ne veut pas encore se réveiller. Elle a retiré sur elle la blancheur de sa couette dans laquelle elle s’est noyée, prolongeant avec volupté sa sérénité nocturne.  Une grasse matinée, pourquoi pas ? Semble-t’elle dire. Et elle a disparu, enveloppée dans son brouillard. Encore un peu implore-t’elle. Encore un peu ... Et moi, je reste là, muet de reconnaissance, à contempler l’océan avec le regard attendri de l’amant admirant au petit matin la peau nue de son amoureuse encore endormie. Perdu dans mes pensées, je réalise combien l’océan m’a apprivoisé, durant toutes ces années qui ont été comme des fiançailles, en me faisant accepter ses sautes d’humeur, ses langueurs, ses caprices, ses colères. Aujourd’hui il est teinté de gris. Hier il était bleu. De ce bleu intense qui a ma préférence dans le spectre de l’arc-en-ciel. Emeraude, il surprend. Comme une femme élégante, il choisit ses couleurs en fonction de l’humeur du jour. Je l’ai déjà vu rubis au coucher du soleil. Dans le fond, c’est le soleil qui est son esthéticien attitré le maquillant et le remaquillant selon son inspiration. Ce matin est comme une déclaration d’amour réciproque de vieux mariés reconnaissant les bons moments vécus ensemble et oubliant tous les autres. Ce matin, au sommet de ma béatitude, j’en ai oublié, pour un moment pur comme un diamant, mes préoccupations familiales.

Anachronisme

Chronique d’une traversée (de Nouvelle Calédonie à la Nouvelle Zélande).

 

Partis sans enthousiasme contre un vent établi de 5 Beaufort, rafales à 6 et mer bien formée, nous avons suivi les conseils du routeur Bob McDavitt recommandé dans les guides nautiques trouvés sur le web et en tenant compte des différents avis de navigateurs zélandais familiers de cette traversée. Le Sudet (vent de SE) dans le pif, les vagues contre nous, nous avons planté des pieux le temps de trouver le bon angle d’attaque et surtout d’en avoir l’intelligence ! C’est fou comme le mal de mer, même s’il ne va pas jusqu’à vous déranger l’estomac, vous dérange tout court en vous injectant une apathie telle que les moindres petits réglages de voiles se transforment en corvées. Bref les deux premiers jours furent pour moi une véritable galère ! Secoué par une mer qui voulait en découdre, mon système nerveux fut mis à rude épreuve. Marjo me convainquit que c’était bien le mal de mer qui m’irritait et non l’océan qui, lui, était égal à lui-même... Dès lors que je l’ai accepté, l’amarinage m’aidant ainsi que la cynarisine, nous noqus installâmes dans la routine de la traversée. L’alizé ou ses derniers soubresauts (je ne suis pas certain qu’il ne change pas de nom à cette longitude) a cela de bond qu’il ne change pas souvent de direction hésitant le plus souvent entre le SE, l’ESE et le SSE. Il n’était pas prévu de passer ENE ce qu’il a fait en faiblissant en fin de traversée. C’est donc sous un ciel bas (celui que le grand Jacques disait faire l’humilité) que nous découvrîmes le premier problème. La nouvelle pompe de cale installée et testée lors de l’escale, n’étalait plus les nombreuses rentrées d’eau en provenance, ce qui est normal, de notre presse-étoupe (système ingénieux qui permet à l’arbre d’hélice de traverser la coque en conservant à celle-ci une relative étanchéité) et des cadènes dont l’étanchéité s’avéra à refaire. Il faut dire que l’allure de près qui entraîne une gîte importante «  noie » les pavois (espace de circulation sur le pont préservé par une petite muraille - le pavois- dotée de plusieurs dalots (passages destinés à évacuer du pont l’eau embarquée et au près, ce sont des paquets de mer qui sont embarqués  et évacués). Après avoir déconnecté le tuyau d’aspiration de la pompe et constaté son bon fonctionnement, je remarquai que la remise en place du tuyau avait laissé une minuscule entrée d’air responsable du dysfonctionnement. Je suppose que vous vous rappelez du principe d’entropie ! Cela n’a l’air de rien mais sans cette découverte, nous aurions été contraints et forcés de pomper régulièrement et manuellement sous peine de couler ! C’est donc soulagés que nous poursuivîmes notre traversée, les jours succédant aux nuits et les nuits aux jours. L’ambiance à bord, rythmée par les temps de repos, de lecture et, les meilleurs, les repas, s’est ainsi installée. Le ciel s’est ouvert progressivement faisant plus de place au soleil qui s’est remis à peindre la mer en bleu, ce bleu intense qui nous vaut le nom de « blue water cruisers ».

C’est alors que le vent nous a refusé petit à petit son aide. Le yankee fut d’abord complètement déroulé et le deuxième puis le premier ris ont été relâchés. Et il a bien fallu faire appel à Yan, notre trop bruyant moteur à qui nous nous sommes promis de mettre un bâillon tant il n’arrête pas de pérorer...

Il nous reste donc 262 nautiques pour rallier la « Island of Bay marina » et 179 nautiques pour contourner d’extrémité Nord de la Nouvelle Zélande. Marjo reste sereine alors que moi, je suis déjà tout excité malgré la réalité qui me rappelle qu’il nous reste encore deux bonnes journées de navigation. La météo nous annonçant la fin du calme plat, c’est avec l’idée que les voiles vont museler ce p... de moteur que je vous laisse à vos occupations habituelles...

 

 

 

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Sortie de léthargie... deux traversées passées sous silence ( des Fidji à la Nlle Calédonie et de là en Nlle Zélande.

Chronique de confinés en Nouvelle Zélande…

 

Alors que nous ne pouvions pas prévoir la pandémie qui nous attendait à notre retour en Nouvelle Zélande, une fois sur place, nous nous sommes occupés avec une remarquable efficacité à nous acheter un minivan destiné à nous abriter durant un roadtrip que nous avions prévu pour deux gros mois  de découvertes de ce magnifique pays. Une semaine plus tard, nous étions prêts à appareiller. Ok, c’est un terme de marine mais bon, c’était quand même un peu ça ! Nous nous sommes donc mis en route. Direction l’île du sud. Au moment où nous démarrons, on ne parle pas encore de confinement et nous nous disons, naïvement, que la Nouvelle Zélande sera peut-être épargnée. Et nous voilà en route. Notre minivan est un econovan de marque Ford (année 2005-157000 km). Nous l’avons fait expertiser et avons changé un pneu afin de partir avec un train de pneus homogène et presque neuf. On l’a doté de deux coffres de toit supplémentaires afin de ne pas trop amputer l.espace de rangement à l’intérieur.

 Nuit après nuit, nous redécouvrons la joie du camping qui, en Nouvelle Zélande, est particulièrement bien organisé. Nous ne sommes pas les seuls à crapahuter ainsi un peu partout. Des backpakers (c’est le nom que l’on nous donne ici) sillonnent les routes en mobilhomes, en minivan comme nous mais aussi à vélo,  en breack dont l’habitacle arrière a été transformé en lit ou plus simplement encore, à pied. Tout ce petit monde circule, réserve son arrêt par internet et s’en vient à ce rendez-vous dès l’amorce de la fin du jour. On choisit son emplacement, on découvre les installations sanitaires et on s’installe. On côtoie des jeunes de toutes nationalités mais aussi des seniors suréquipés qui font notre admiration. Les australiens sont les champions. De vrais camions 4 x 4 transformés en véritable maisons tout confort et manifestement prévus pour des expéditions bien plus exigeantes que la découverte de la NZ, quoique… pour n’en avoir encore aperçu qu’une petite partie, gageons que ces pros du « roadtrip » visitent des endroits inaccessibles pour nous. Nous verrons bien plus tard si ces supputations sont avérées ou non.

Urettiti Beach Campsite, Holiday park à Hamilton, Lowerhutt près de Wellington avant d’embarquer sur le ferry. Trois nuits pour nous habituer à notre roulotte (c’est en définitive le nom que nous lui garderons). Trois nuits pour nous réjouir et rêver de ce qui nous attend sur l’île du sud. 

A ce moment, nous prenons de plus en plus conscience que le covid-19 voyage si pas plus vite que nous, aussi vite et c’est la raison pour laquelle nous faisons l’impasse sur le célèbre musée de Wellington que nous réservons pour notre retour. Eviter la promiscuité, se laver les mains, désinfecter tout ce que nous touchons. Le « lockdown » n’est pas encore installé mais nous nous l’imposons déjà. Nous sommes comme des manouches. On ne nous la fait pas. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. C’est ce que je nous répète souvent depuis notre départ de La Roche-Bernard.

 

A croire que notre escapade démarre sous le signe « ils ne passeront pas », le ferry s’y reprendra à trois reprises pour accoster, des vents catabatiques violents forçant le capitaine à renoncer et demander assistance. On sous-estime souvent ces vents qui s’apparentent aux célèbre williwaws sévissant dans les canaux de Patagonie et bien ici, à Picton, nous en avons eu un échantillon !

 

En route vers la capitale de la moule : Havelock où Marjo, toujours curieuse de cuisiner de nouveaux produits, en achète rapidement (on commence à nous regarder de travers) et, en route pour  Cable Bay, petite bourgade sympathique ayant acquis une certaine célébrité le 5 février 1876, date à laquelle la Nouvelle Zélande fut reliée à l’Australie par un câble sous-marin. De là son nom de Cable Bay qui a remplacé l’ancien lieu-dit  Schrouders Mistake.

 

C’est le lendemain de notre arrivée que, partis pour une longue ballade à pied, nous rencontrons un panneau d’information touristique qui attire toute notre attention. Deux jours auparavant, un directeur de campingsite nous avait prêté deux recueils de documents à propos de l’histoire de la Nouvelle Zélande et, le parcourant, je m’étais étonné de la date trouvée sur des photographies vieillottes décrivant l’état des premières routes gagnées sur le « bush » : 1890 ! Un rapide calcul confirme donc qu’il n’a fallu que 130 ans pour transformer « l’île du grand nuage blanc » comme les premiers découvreurs l’appelèrent, en la Nouvelle Zélande moderne et incroyablement développée que nous découvrons aujourd’hui. Moi qui n’ai jamais été féru d’histoire, force m’est de constater que celle de ce pays m’interpelle ! Il n’a donc fallut que trois ou quatre générations pour passer de l’époque pionnière à l’époque moderne… Et Cable Bay d’ajouter un nouvel étonnement à ma structuration temporelle. 

40 ans de ma vie pour transformer une ferme vétuste et insalubre en la jolie maison de famille qui vit grandir mes enfants et seulement trois fois plus pour construire la Nouvelle Zélande ! Je suis sidéré. D’autant que lorsque l’on parcoure son territoire, c’est comme un dessert à chaque tournant (et il y en a beaucoup !). Les paysages sont à couper le souffle et tellement variés tant le relief donne l’impression de montagnes russes qu’il faut escalader ou contourner. Quel travail d’avoir gagné sur une nature tellement présente en forêts, bushs, vallées fertiles, cols et creux et y avoir construit ces routes si agréables à parcourir !…

Mais revenons à notre découverte de Cable Bay. C’était le 5 février 1876 c’est-à-dire à peine trois lustres. Deux navires l’Hibernia et l’Edimburgh, engagés pour poser un câble de télécommunication entre l’Australie et la Nouvelle Zélande par l’Eastern Extension Cable Company, arrive en vue de la plage de Cable Bay sur laquelle déferle des rouleaux de vagues transformant le fond de la baie en un joli croissant d’écume blanche telle que celle, inchangée depuis lors, que nous observons aujourd’hui. La différence ? C’est que ces deux câbliers sont alors entourés d’une douzaine d’embarcations aux fins de prendre possession du précieux câble. Si ce n’est les rouleaux qui sont habituels et fort heureusement, le temps est particulièrement clément. Il a d’ailleurs bien profité aux deux bâtiments pour une traversée de la mer de Tasmanie qui s’effectua à la vitesse de 6 nœuds et demi en ce compris les arrêts dûs aux raccordements successifs des éléments du câble. Un record ! Onze jours après avoir quitté l’Australie, les câbliers arrivaient à destination créant ainsi l’évènement relaté à l’époque dans les colonnes du journal. Celui-ci y décrivit l’effervescence qui présida à la récupération du câble et à son difficile transport depuis les câbliers jusqu’à un bâtiment imposant construit pour l’occasion et dans lequel électriciens et experts se mirent à l’ouvrage pour établir la jonction. Il faut préciser qu’à l’époque, les communications se faisaient par l’intermédiaire d’un galvanomètre (miror galvanometer) ce qui signifie que les mots composant les messages étaient transmis par éclats lumineux et nécessitaient deux opérateurs : un lecteur et un transmetteur (dictation). Ce n’est que plus tard qu’un dispositif d’enregistrement fut couplé au système. 

 

Dire que l’arrivée de ce câble fut une aubaine pour la région est un moindre mot car un grand nombre de personnes dont dépendait le bon fonctionnement de cette nouvelle liaison y construisirent des maisons et même fondèrent une école pour opérateurs câbliers qui forma du personnel dont les compétences furent accueillies partout jusqu’à Singapour. En juin 1914, cette petite communauté fut victime d’un grave incendie qui détruisit tout le village.  L’île du N n’attendait que cela pour prendre le relais.

 

Quand j’entends ma femme et ma fille papoter pendant des heures au téléphone, nous ici à l’autre bout du monde et ma fille en Belgique, je suis sidéré des progrès des communications ainsi accomplis. 12 heures de décalage horaire n’y font rien. Quand on téléphone le matin, c’est le soir en Belgique ! Ma petite-fille Ava qui grandit à Arlon sous haute protection maternelle,  nous entend au téléphone. On se voit quand l’envie nous prend de brancher les caméras. On se voit plus souvent presque que si nous étions en Belgique. Certes ces rencontres sont virtuelles mais quel progrès ! On n’aurait même pas oser en rêver en 2011 au début de notre voyage ! La fibre optique a du bon. Notons que à l’époque du câble, alors qu’il fallait six mois pour joindre l’Angleterre par courrier, un télégramme ne prenait que quatre jours !...

 

Laissant Cable Bay dans notre sillage (oui, le vocabulaire marin me manque alors je me fais un peu plaisir) nous embouquons la route vers la très jolie ville de Nelson mais là, les masques commencent à apparaître dans les rues. Ma femme ne veut plus que je l’accompagne pour les courses car elle craint pour ma santé et, de toutes façons, je ne lui suis d’aucune aide si ce n’est pour porter les courses. Les cas de contamination passent de 3 à 20 en Nouvelle Zélande…

 

16 mars, le gouvernement impose un confinement à toute personne entrant en NZ

 

20 mars, fermeture des frontières exceptés pour ressortissant et résidents.

 

21 mars : 52 cas…. Je vous passe l’évolution chiffrée qui glace le sang !

 

.../...

 

Immigrés en NZ, nous nous faisons les plus discrets possible. Peu de sorties et seulement au coucher du soleil quand il n’y a plus que nous qui nous y intéressons. Il n’y a plus de touristes. Il n’y a plus que les débrouillards comme nous qui squattons un petit pavillon proche de la côte. On y accède en quelques minutes à pied. Marjo a réussi à le louer tout juste avant le lockout et a même poussé le bouchon jusqu’à le négocier. Elle est incroyablement efficace ! 

Nous voilà donc confinés mais un peu comme chez nous. Un bon lit, une cuisine bien équipée, de l’eau chaude, une bonne connexion internet,… on n’a vraiment pas à se plaindre. 

Une semaine que nous sommes ici et nous nous organisons. Comme tout le monde, nous faisons des choses que nous remettions à plus tard avant le covid notamment une grande réorganisation de nos données numériques. Moi, je fais des mots croisés pour entretenir mon vocabulaire (Moi qui aime tant la langue française, je me suis aperçu que je n’arrivais parfois pas à trouver un mot que je sais faire partie de mon bagage mais auquel je perds l’accès. Cela me fait enrager mais il paraît que cela arrive à beaucoup même plus jeunes. Il faut quand même dire que dans deux mois, je serai septantenaire !... Le temps ne nous fait pas de cadeaux !).

Tous les soirs, nous quittons notre gîte et je me promène sur la plage pendant que Marjo s’en va faire ses 10 000 pas avec ses cannes de marche. J’ai bien tenté de l’accompagner mais ma hanche gauche a bien vite déclaré forfait. Alors, je médite, le regard perdu dans cet océan que j’adore. Je découvre des trésors dans la grande quantité de bois flottés emmenés là-bas par le flot. La mer peut se faire artiste avec, comme assistant le temps passé à flotter. Cela donne des choses étonnantes et, tout en cherchant le morceau de bois exceptionnel, je me détends et les pensées vont vers parents et amis, si éloignés et ce, d’autant plus que l’impossibilité de retour se précise. Enfin, comme vous, nous allons faire preuve de patience et de vigilance afin de ne pas prêter main forte à ce satanique virus.

 

A vous retrouver bientôt chers lecteurs et, espérons-le, tous en pleine forme ! « S’en sortir sans sortir ». On va gagner !

 

(à suivre... si tant est qu’il puisse y avoir une suite ce qui est mon plus cher souhait)